ce n’est pas le froid qui tue, c’est l’usure!

Un texte de Nicolas Clément et Claude Chaudières, publié dans Le Monde du 31 mars 2011

Jeudi 31 mars, l’hiver est considéré comme terminé. Les sans-abri peuvent retourner à la rue !

Dès le 1er avril à Paris, 600 personnes actuellement hébergées dans le cadre du plan hiver seront mises dehors. D’autres centres fermeront dans les jours suivants, et on atteindra plus de 1 000 personnes rendues à l’errance à Paris. Dans le Val-de-Marne, ils seront plus de 800 dans la même situation et près de 1 000 en Seine-Saint-Denis. Au total, ce seront près de 3 000 personnes qui n’auront plus de lieu couvert où dormir dans les prochains jours dans l’agglomération parisienne. C’est un drame. Et nous sommes tous concernés.

Ce n’est pas le froid qui tue les sans-abri. Le Collectif Les Morts de la rue, qui recense chaque année le nombre et l’âge des sans-abri qui meurent en France, le montre bien : on disparaît tout autant l’été que l’hiver, au printemps qu’en automne.

C’est l’usure qui tue ! Usure due à l’incertitude permanente : où vais-je m’installer, cet endroit est-il sûr, est-ce que je risque d’être attaqué, comment vais-je manger demain, tout à l’heure, y aura-t-il une association qui me donnera un repas, devrai-je le trouver dans une poubelle, comment réussir à réunir les documents qu’il me faut alors que je n’ai plus de papiers d’identité depuis longtemps ?… Usure de devoir une fois encore expliquer avec de pauvres mots pourquoi on ne trouve pas de travail dans un pays où tant de gens qualifiés et bien intégrés ont du mal à retrouver un emploi. Usure liée à la solitude et aux ruptures affectives en tous sens, avec la tentation des addictions… L’hébergement n’est pas une garantie de réinsertion, mais c’est un premier pas. Imaginez cette quête incessante pour réaliser les opérations les plus simples de la vie : se laver, dormir, manger, aller aux toilettes…

En dehors même du plan hivernal, rien que ces huit derniers mois, l’Association Emmaüs a été contrainte, faute de financements, de fermer trois centres d’hébergement « pérennes » et de remettre dans la rue plus de 150 personnes. Nous retrouvons donc dans les rues les personnes que nous hébergions dans nos centres et que nous ne pouvons plus abriter. Dans quelques jours, nous aurons sous les yeux la misère la plus crue que nous aurons refusé de secourir. Nous ne pouvons pas accepter cette solidarité réduite au plan hiver.

Au même moment vient d’être votée une loi qui oblige les personnes sans papiers à payer 30 euros pour bénéficier de l’aide médicale d’Etat. Or, même si cette somme est pour beaucoup de gens acceptable, nous savons qu’un certain nombre de personnes sans papiers ne pourront pas la payer. Un rapport de l’administration démontre que c’est une fausse bonne idée, les personnes qui ne se soigneront pas verront leur santé se dégrader et elles seront prises en charge un jour dans un état sanitaire très dégradé qui occasionnera des dépenses bien plus importantes. Nous propose-t-on de les laisser mourir sans être soignées, pour faire des économies ?

On nous annonce également que le budget des associations qui hébergent les sans-abri est réduit de 3 % environ en 2011 et que la même réduction s’appliquera les années suivantes. Nous ne pourrons pas, dans ces conditions, maintenir le nombre de places actuel. Ce n’est plus seulement la sortie du plan hiver qui est en cause, c’est le coeur de notre mission permanente. On peut nous demander de faire des économies, c’est notre rôle d’améliorer notre service aux personnes accueillies et hébergées au meilleur coût pour la collectivité. On ne peut pas nous demander de diminuer nos ressources tout en augmentant en permanence le niveau d’exigence de l’Etat.

Au nom du « logement d’abord », on nous dit qu’il ne faut plus augmenter le nombre de places d’hébergement. Mais en région parisienne, quand prévoit-on un nombre de logements sociaux suffisant pour accueillir les 30 % de personnes hébergées prêtes à entrer dans un logement HLM ? Et dans l’attente de cette date hypothétique, comment fait-on pour abriter les personnes dépourvues de toit ?

Au nom des difficultés budgétaires, on nous dit que la réduction du budget social est inévitable. Nous demandons que la réforme fiscale en préparation se construise sur des objectifs de justice sociale et de redistribution assurant à toute personne la possibilité de vivre sur notre territoire dans la dignité. En particulier, nous demandons que soit supprimé tout avantage fiscal au logement locatif privé sans contrepartie sociale et, plus généralement, toute aide à l’accession à la propriété sans plafond de ressources, afin que les moyens ainsi dégagés soient reconvertis vers le logement social, l’hébergement et l’action en direction des plus défavorisés.

L’Association Emmaüs demande instamment à l’Etat de respecter la loi française et les directives européennes, c’est-à-dire d’assurer les besoins élémentaires (toit, nourriture, santé…) de toute personne vivant sur son territoire, quelle que soit sa situation administrative. L’Etat est en faute lorsqu’il contraint les associations à remettre les personnes à la rue sans solution. Il ne respecte pas la loi de mars 2009 qui pose le droit des personnes accueillies dans un centre d’hébergement d’urgence de s’y maintenir tant qu’une autre solution d’hébergement ne leur a pas été proposée, il ne respecte pas la loi DALO qui instaure un droit au logement opposable.

Emmaüs demande instamment à l’Etat de garantir aux associations, sur la base de l’année 2010 et pour plusieurs années, des budgets de fonctionnement et de modernisation qui leur permettent de s’adapter aux exigences nouvelles de l’administration, aux changements de leurs missions et à l’évolution de leurs publics.

Depuis plusieurs mois, en son nom ou au sein du Collectif des associations unies pour une nouvelle politique publique du logement, qui regroupe trente et une associations, Emmaüs en appelle au président de la République, qui s’était engagé en 2007 à ce qu’il n’y ait plus personne à la rue. Après avoir voté un « droit au logement opposable », voter un « bouclier social pour les sans-abri ».

Nicolas Clément et Claude Chaudières, respectivement directeur général et vice-président d’Emmaüs

Article paru dans Le Monde, édition du 31.03.11

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