Dans quelle galère élevons-nous nos enfants?

Au milieu de tous les spécialistes présents ici aujourd’hui, je me présente comme une mère de famille en fonction; mon quatrième bébé n’a pas dix semaines, je suis donc plongée dans la maternité jusqu’au cou. Et je suis en colère, sentiment oh combien négatif qui fait tourner le lait, paraît-il.

Treize ans séparent la première naissance de cette dernière, presque une vie. Oui, oui, a priori, ce sera la dernière, à bientôt 40 ans, je me sens trop vieille pour recommencer. Il y a 13 ans, j’ai mis ma fille en garderie à 4 mois : c’était chez une nounou professionnelle qui avait gardé plus de 50 poupons, puis elle est restée en milieu familial mais cette fois dans une structure plus grande avant, finalement à quatre ans, d’intégrer une garderie alternative. Dans tous les cas, je payais 5$ par jour… C’était entre 1991 et 1994, et je vivais sous le seuil de pauvreté, j’ai touché une allocation de naissance, j’encaissais aussi des allocations familiales et, compte tenu de mon faible revenu, le service de garde était offert à prix réduit.

À l’époque, je m’en souviens très bien, mes copines vivant dans un cadre un peu mieux nanti – disons le bas de la classe moyenne – trouvaient leur situation très précaire parce qu’elles n’avaient pas droit aux subventions de garde et payaient près de 3000$ par an pour faire garder leur petit. Inutile de vous dire qu’elles ont apprécié l’entrée à l’école. Le service de garde coûtait autant qu’un collège privé d’aujourd’hui. Donc moi, alors pauvre, je recevais des aides auxquelles la classe moyenne n’avait pas accès.

J’ai eu deux filles à 15 mois d’intervalle. À cette époque J’étais journaliste pigiste, donc travailleuse autonome; mon conjoint et moi nous sommes séparés quand notre deuxième enfant avait un an. J’ai élevé mes filles sans aucune aide de sa part pendant plusieurs années.

À l’époque toujours, la première naissance m’avait coûté 129$ pour une bassinette achetée chez Club Price. Tout le reste de l’équipement périnatal et des vêtements m’avait été prêté. Et bien sûr tout le linge de la première est allé à la seconde. Il ne me restait que les couches à payer puisque j’allaitais. Je payais mon loyer à 500$, des factures d’entretien et je faisais le marché. Je gagnais autour de 10 000$ par année et… j’étais aussi insouciante qu’heureuse. « Y’en avait pas de problèmes! » Mes seules angoisses reposaient sur la crainte de la maladie.

Dix ans plus tard, dans un contexte radicalement différent j’ai deux autres enfants… Aujourd’hui, sans être riche -loin s’en faut, je vis au-dessus du seuil de pauvreté, je me suis habituée aux chèques de salaire et à un niveau de consommation qui leur est légèrement supérieur. Et… j’en arrache presque plus qu’à l’époque. Comme la grande majorité des parents d’aujourd’hui, je me plains : je manque de temps, je manque d’argent et je manque d’aide. Que se passe-t-il ? Est-ce que je me plains la bouche pleine; Est-ce que mes besoins sont devenus si excessifs que je ne parviens pas à y subvenir; Est-ce que les autres familles vivent la même réalité;

Une vie de performance

Autour de moi, dans les média, j’entends le même discours : la vie d’aujourd’hui n’est pas faite pour les familles. Et oui, la vie d’aujourd’hui est faite pour le travail ou, plus généralement, la performance. Une femme, en particulier, doit briller en société, avoir une carrière épanouissante, élever ses enfants avec le sourire…

Je me pose donc une première question : « C’est quoi le trip? » Non plus sérieusement, je me demande si c’est véritablement la société qui impose ses lois de performance absolue ou, si ce sont les femmes – les couples d’aujourd’hui – qui s’en mettent beaucoup trop sur le dos. Dernièrement, j’entendais Guy A. Lepage, heureux lauréat d’un prix Gémeaux, raconter combien à une certaine période de sa vie, il avait accepté de frénétiques contrats de travail pour rencontrer les échéances de ses traites de grosse maison et de gros char. « Ça a été la pire bêtise de ma vie, » raconte-t-il aujourd’hui.

Dernièrement, des amis sont venus nous voir avec leurs enfants. Plus précisément, ils sont passés à la maison pour me déposer des vêtements de leur fils. Quand nous nous sommes parlées au téléphone, ma copine m’a dit qu’elle passerait après le travail. Spontanément, j’ai proposé que nous soupions tous ensemble et, pour que ça ne soit pas compliqué, j’ai proposé qu’on commande un couscous. « Non m’a répondu » ma copine, « ce serait vraiment le fun mais on ne peut pas déroger à la routine, c’est trop compliqué après. »

Et puis finalement, ils sont passés chez nous : un couple jeune trentaine et leur deux petits de trois ans et demi et presque un an, la fille aînée de 13 ans de ma copine faisant déjà ses devoirs chez son père. Comme ma copine vient de reprendre le travail après son congé de maternité, j’ai demandé à mes amis comment se passait leur quotidien. « C’est un cauchemar » a répondu monsieur, « peut-être pas un cauchemar mais c’est vraiment dur, » a complété madame.

Moi, dans un registre quelque peu différent, je viens de vivre un événement qui m’a aussi invité au questionnement; mon bébé est né avec beaucoup de difficultés pour finalement manquer d’oxygène. J’ai découvert depuis combien le cerveau d’un nouveau-né est extraordinaire et peut récupérer de séquelles sévères. Mais quelques heures après sa naissance, un médecin m’a appris tous les risques que le bébé encourait. Et là, en plus de l’état de choc conséquent à la fatigue, à la douleur et au traumatisme de voir son enfant aux soins intensifs, j’ai réalisé à quel point je n’étais pas prête à assumer la vie avec un enfant… pas comme les autres; un enfant qui, éventuellement, ne serait pas performant ! Avec le recul, j’ai mesuré combien je vivais dans un monde totalement fou auquel j’adhérais sans réellement en prendre conscience. Et oui, comme la plupart de mes congénères, je fonctionne à la performance. Je crois qu’il est temps de mettre un frein à cette surenchère de besoins et à cette société de consommation qui sont les nôtres. Je vous préviens, je suis en crise, et je remets ma vie en question de A à Z; Mes enfants et mon conjoint fatiguent !

Tout est normal et tout se vaut

Aujourd’hui, on fait croire à tout le monde que tout est normal.

Une majorité de premiers accouchements se sont par césarienne… C’est normal, c’est de la prévention. Les femmes font des fécondations assistées… Ça doit fonctionner, la science peut tout faire; Sauver des fœtus de 25 semaines, qui pèsent une livre, qui doivent subir plusieurs interventions chirurgicales la première semaine de leur vie, c’est normal… là encore la science peut tout faire; On oublie de signaler d’une part ce que ça signifie au moment de la naissance, et d’autre part, ce que ça implique après l’hôpital, au retour à la maison; J’en passe et des meilleures. L’état devrait payer pour tous les services publics et imposer le moins possible…. On nivelle par le bas, on ne veut pas de différences, on veut que tout le monde soit content. Résultat, tout le monde est… mécontent.

Ça ne marche pas ! On veut tout, tout de suite et toujours plus. À ce titre, nous – en tant qu’individu et citoyen, avons notre rôle à jouer : peut-être pouvons-nous réduire nos exigences ? Peut-être pouvons-nous nous accorder le droit à la faille, à la défaillance… mais non ce sont des mots négatifs, pourquoi ne pas nous autoriser le droit à la vie simple ? La simplicité volontaire n’est pas juste un concept de célibataires du Plateau Mont-Royal ! Un enfant n’est pas malheureux sans – selon son âge –  le Nintendo, le lecteur MP3 ou la planche de l’année. Il n’est même pas malheureux s’il partage la chambre de son frangin quand il en a un.

Ça me rappelle ce commentaire déroutant entendu pendant une émission d’Enjeux sur l’augmentation étonnante du nombre d’enfants uniques. Une maman avait expliqué qu’elle ne pouvait pas avoir d’autres enfants parce que si elle en avait plusieurs elle n’aurait plus les moyens de les amener à Disneyland ! Je ne m’en suis jamais remise.

Si on a moins d’exigences financières, on a de bonnes chances d’avoir moins d’exigences économiques et donc probablement moins de contraintes professionnelles. Ce n’est pas garanti mais ça vaut le coût de se poser la question.

D’ailleurs, à ce sujet, je fais un aparté; Les altermondialistes me séduisent, leurs convictions m’intéressent et moi aussi, je me sens concernée par la mondialisation et ses effets néfastes. Bref, encore une source d’interrogation sans fin. Alors les altermondialistes indiquent qu’à petite échelle, on peut essayer d’acheter « engagé », d’acheter « équitable », etc. J’avoue que lorsqu’on a  plusieurs enfants, on achète d’abord ce qu’il y a de moins cher, un point c’est tout. Malheureusement, le moins cher est souvent achetable dans les fiefs de la mondialisation, tous les Walmart de ce monde et autres Toy’R Us aux produits faits en Chine ou en Turquie. Fin de l’aparté.

Le Québec est une province très imposée fiscalement, un des endroits les plus imposé du monde occidental, et nous ne sommes que 7 petits millions d’individus. Comment se fait-il qu’on ne parvienne pas à avoir des systèmes de santé et d’éducation qui satisfassent tous les citoyens ? Comment se fait-il que l’actuel gouvernement coupe à bras raccourcis dans tous les programmes destinés aux familles ?

A-t-on oublié que la famille est le cœur d’une société ? Pour bien du monde, une famille signifie quelque chose. Vivre en couple et avoir des enfants représente encore le rêve de bien des gens, non pas un rêve romantique d’inspiration religieuse, mais bien un rêve concret qui donne un sens à la vie courante. D’ailleurs, même les couples homosexuels revendiquent le droit à la famille. Bien sûr, de plus en plus de personnes font le choix volontaire ou non de ne pas avoir d’enfants – autour de 2010, près de 50% des américaines de 40 ans ne seront jamais mère – et ne s’en portent pas plus mal même si elles sont regardées de travers.

Au-delà du financement des caisses de retraite, au-delà du renouvellement de la main-d’œuvre, la famille est le lieu où se forment, où grandissent, où évoluent les futures générations. En ce qui me concerne, j’attache ma ceinture de sécurité en voiture sans même y penser : je fais partie de la génération « prévention routière ». J’avoue être un peu plus vieille que la « génération condom » : quand j’étais ado, le sida n’existait pas publiquement. Ces exemples témoignent d’une évolution.

C’est grâce aux familles et à l’éducation qu’elles donnent à leurs enfants que nous pouvons choisir un futur écolo ou un avenir polluant. Moi, je demande à mes enfants d’éteindre la lumière dans une pièce vide. Mes enfants ne me verront jamais arroser l’asphalte. Et déjà mes aînées me reprennent si je laisse couler l’eau tandis que je me lave les dents. Mes enfants et ceux des voisins et ceux des autres copains et ceux de la garderie découvrent par les excès des adultes qu’il est important de respecter l’environnement. Et si aujourd’hui on parle d’une taxe sur l’eau, peut-être nos enfants voteront-ils enfin une taxe à la consommation d’essence ? Non mais franchement comment peut-on encore autoriser des véhicules qui consomment plus de 20 litres d’essence chaque cent kilomètres à rouler sans payer une taxe particulière pour la pollution qu’ils provoquent. Vous n’avez jamais entendu, sur l’autoroute, l’aspirateur à essence quand ils vous doublent ?? Mes ados ne rêvent que d’une hybride. Dès qu’elles ont vu la pub pour une hypothétique voiture à hydrogène, elles se sont précipitées pour nous en parler en nous demandant combien elle coûtait et où elle était disponible. Une enquête vient de signaler que chez nos voisins du Sud, la tendance était à la troisième voiture. On croit rêver.

Mais nos enfants vont aussi faire que la société deviendra raciste ou tolérante. Au Québec, à Montréal en particulier, les garderies, les écoles sont multiethniques. Le racisme semble aberrant pour la plupart des jeunes citadins. Ils sont nés avec la diversité.

Et nos enfants deviendront des adultes actifs ou passifs selon qu’on les aura élever d’une manière ou de l’autre. Les jeunes alter-mondialistes qui parcourent le monde pour mieux le changer me laissent croire en un avenir meilleur.

L’engagement et le soutien de l’État

On le voit, les enfants et la famille sont véritablement le cœur et l’avenir de notre société dont ils renouvellent et garantissent l’avenir. À ce titre, ils doivent être soutenus par l’État. La famille doit être le centre d’une politique globale parfaitement inexistante dans le Québec de 2003. Et si l’on en croit les propositions de l’actuel gouvernement, ça ne va pas aller en s’améliorant. Jusqu’à présent, nous vivons une régression complète et toutes les mesures annoncées sont sur le mode répressif. Normal au pays du libéralisme et de l’individualisme : on en revient au point de départ, seule la performance prime et demeure valorisée et favorisée.

Mais la famille n’est pas un produit commercial. Il est intolérable que des entreprises privées sensées faire des profits (les clubs sportifs, les usines, les événements majeurs, etc.) soient subventionnées à grands renforts de millions alors qu’on gratte les fond de tiroir dès qu’il s’agit des programmes accordés aux parents. Les familles – comme les artistes par exemple – ne sont pas des entreprises à but lucratifs, mais les familles consomment et payent des impôts. Et n’oublions pas, à la vitesse à laquelle dégringole le taux de natalité, dans dix ans, les problèmes ne seront plus les mêmes ! Voyons donc où nous en sommes aujourd’hui.

Allocations familiales ? Elles sont réduites à leur minimum et ne vous aventurez pas à gagner plus de 50 000 $, sinon vous n’en verrez même pas la couleur quel que soit le nombre d’enfants que vous avez eus. Et il n’existe aucune autre aide sonnante et trébuchante sauf si vous le méritez vraiment c’est-à-dire si vous vivez sous le seuil de pauvreté. Quant aux déductions d’impôts, rappelons-nous qu’une fois passé le montant universel du premier enfant, le montant accordé pour chacun des autres est lui aussi fixe et universel. Qu’on ait deux ou cinq enfants ne fait aucune différence.

Garde des enfants ? Les choix actuels sont l’attente d’une place à tarif réduit pendant environ 24 mois, l’augmentation du tarif de base fixe de 5$ à 7$ avec dorénavant une indexation annuelle et probablement un tarif plus élevé pour les couples qui gagnent plus de 70 000$ quel que soit le nombre d’enfants qu’ils élèvent, les places à prix forts des garderies privées, la garderie familiale, les halte-garderies quelques heures par semaine, la nounou à la maison qui coûte autour de 50$ par jour.

Pour ma dernière fille, j’ai presque tout essayé. Quand j’ai enfin décroché le Sésame de la place  en CPE, la petite avait deux ans et au-delà du plaisir qu’elle a à rester à la maison, elle est aujourd’hui ravie du programme éducatif qu’elle partage quotidiennement avec ses copains et copines. Et je n’aborde même pas le nouveau délire provincial consistant à sanctionner tous les parents – pas uniquement ceux qui pratiquent démesurément l’absentéisme et monopolisent une place à temps plein – dès que leur petit ferait la garderie buissonnière plus de 26 jours par année. Le tollé a été tellement général que le gouvernement a quand même reculé sur ce point… Mais ne désespérons pas, le ministre a plus d’un tour dans son sac et va assurément nous pondre une nouvelle idée tout aussi brillante dans les plus brefs délais.

Santé ? À une époque, chaque parent pouvait foncer au CLSC au moindre bouton sur le ventre, à la moindre toux réveillant la nuit voire à la diarrhée durant plus que 10 minutes. Les parents sont par nature anxieux de l’état de santé de leur petit ! Déjà que les médecins ne se déplacent pas à domicile et que franchement, bouger son enfant quand il a 40 de fièvre n’est pas une sinécure… Aujourd’hui, terminé. Il n’y a plus de médecins en « sans rendez-vous » dans les CLSC. On téléphone d’abord au très bon service Info Santé puis on court saturer les urgences des hôpitaux. Sans compter qu’il est presque impossible de trouver maintenant des « médecins de famille » qui, en CLSC, garantissaient un véritable suivi des enfants, étant souvent les premiers à détecter – à l’occasion des visites pour les vaccinations – des problèmes familiaux de négligence ou de maltraitance. J’ajoute que si un parent décide de traiter la santé de son enfant en prévention et de le faire suivre en médecine alternative, il doit le faire à ses frais puisque ces thérapies ne sont prises que par les assurances privées.

Conciliation famille travail ? L’idée géniale de la dernière campagne électorale! Peu de choses ont changé mais au moins, tout le monde s’est intéressé au sujet. Essayez pour voir de quitter avant l’heure parce que Junior est malade. Essayez de proposer concrètement des horaires souples ou une refonte de vos activités en télétravail. Essayez de signaler qu’une réunion est aussi efficace à 15h qu’à 18h. Non seulement cela risque de coûter votre place mais même vos collègues vous feront sentir qu’il y a autre chose à faire dans la vie qu’à élever des enfants. Idem quand vous annoncez que vous êtes enceinte : habituellement, le patron ou le responsable des ressources humaines a du mal à vous féliciter tellement s’affichent sur son visage tous les problèmes qu’il imagine. D’ailleurs, un large nombre de chefs d’entreprise s’entendent officieusement, à capacité professionnelle équivalente, dès qu’ils voient arriver en entrevue une femme entre 25 et 35 ans, ils frémissent : soit elle a déjà des enfants, soit elle va en avoir. Quelle horreur ! Et je ne parle pas ici des hommes qui décident de rester à la maison pour s’occuper de la bronchite du petit dernier, ou pire, qui prennent le congé parental à la place de la maman. Eux sont carrément regarder de travers, un peu comme des extra-terrestres qui n’ont rien compris à la vie. Et oui, aujourd’hui, on existe surtout en fonction de notre emploi. Tiens essayez pour voir : – « Qu’est-ce que tu fais toi? » – « Oh moi, je reste à la maison, je m’occupe des enfants. » – « Oui d’accord mais qu’est-ce que tu va faire… après ? » C’est inconcevable de s’occuper de ses enfants et d’être heureux là-dedans.

Avantages sociaux. Ça fait trop longtemps que je ne vis plus en France pour faire encore des comparaisons qui aient du sens. Mais quand j’étais petite, moi, la fille unique, je rêvais d’appartenir à une grande famille pour bénéficier dans les bus ou les trains de la carte de famille nombreuse. À partir de trois enfants, tous les parents – et leurs enfants – profitent de tarifs préférentiels de 30% à 50% inférieurs aux tarifs réguliers. Et cette fameuse carte peut être employée dans différentes circonstances ce qui n’est pas le cas ici. Ce n’est tellement pas le cas que les Sociétés de transport augmentent en janvier prochain les tarifs des cartes enfant de 20%.

Une soirée au Cirque du soleil avec mes 4 enfants est tout simplement inabordable; J’ai voulu amener mon ado voir Shakira au centre Molson, 200$ pour deux billets tout en haut à l’aplomb de la scène; Je ne parle pas du théâtre ou de tout autre spectacle moins populaire. Sans compter que les tarifs préférentiels, quand ils existent, s’appliquent uniquement pour 4 personnes soit 2 adultes et 2 enfants. Les autres ont le droit de rester chez eux ou de payer le plein prix !

Je peux vous parler consommation… Essayez d’imaginer combien nous achetons de vêtements ou de livres par année, ajouter des aliments non préparés essentiellement achetés au marché. Et nous calculons tout. Ce ne sont pas les déductions d’impôts qui font la différence ! Après ça, aucune grosse sortie n’est envisageable. Même le cinéma à 10$ le billet devient vite un fardeau à 6 personnes. Et puis, à partir du quatrième enfant, plus moyen de conduire une simple berline, sécurité routière oblige, la fourgonnette devient obligatoire. Côté logement, même en faisant coucher les enfants à deux par chambre, 3 chambres fermées deviennent là aussi incontournables.

Loi ou pas, bénéfices marginaux ou pas ne feront jamais changer d’avis un couple, une femme, un homme, d’avoir des enfants s’il n’en veut pas. Par contre, une aide substantielle de l’État peut faire une différence majeure dans le cas d’un « enfant de plus ».

Combien de copines à moi se sont arrêtées à un ou deux bébés parce qu’elles n’avaient pas les moyens d’en avoir un de plus : moyens financiers bien sûr, mais aussi, simple aide quotidienne. J’essaye désespérément de faire mon ménage depuis que le petit dernier est né. Moi la soit-disant wonderwoman, je n’y arrive pas. La maison a dramatiquement pris le look souk marocain après le passage d’un autobus de touristes. Je vous avoue que ça ne me traumatise pas plus qu’il faut, c’est pas bien grave en soi, mais quand on passe 24/24 dans une maison, c’est agréable de pouvoir respirer. Mon seuil de tolérance est peut-être trop bas ! Encore une fois, il fût une époque en France où à partir du 5ème enfant, la municipalité fournissait gracieusement une aide ménagère aux mamans. Doux rêve ! Moi qui n’ai pas de famille ici au Québec, avec mes jeunes bébés je n’ai pas cinquante solutions : si je sors le soir, si je veux faire du sport, je paye une baby-sitter, pour travailler, je paye une gardienne. Heureusement, mes aînées commence à garder les plus jeunes, ce qui me sauve bien des soucis et des bidous ! Mais je ne suis pas la seule dans cette situation, beaucoup de couples d’aujourd’hui vivent loin de leurs familles respectives; et puis les grands-parents d’aujourd’hui travaillent encore ou partent sans arrêt par monts et par vaux au gré de loisirs mérités. Dès la retraite, ils s’occupent et garder les petits-enfants ne les fait pas forcément fantasmer.

Je m’inquiète de savoir comment nous ferons quand mon congé de maternité se terminera. Je ne sais pas comment vais-je faire pour travailler à temps plein comme mon conjoint avec 4 enfants et 2 routines (celle des ados et celle des petits). Et ce n’est sûrement pas en écrivant des livres que je vais nourrir tout ce beau monde ! Quoique je devrais peut-être demander des trucs à J.K. Rollings l’auteure des Harry Potter. Et je ne me plains pas : il y a une batterie de femmes monoparentales, de mères étudiantes ou de femmes au foyer qui ne reçoivent rien, ou pas assez, parce qu’elles passent entre les très larges mailles du filet de protection gouvernemental. Je ne compte pas les professionnelles qui retournent au travail avant la fin de leur congé de maternité parce qu’à 55% de leur salaire, elles n’arrivent pas à joindre les deux bouts; ni les femmes qui ne peuvent pas retourner travailler parce que leurs enfants ne peuvent être gardés; ni les femmes qui ouvrent des garderies plutôt que de n’avoir aucun revenu.

D’ailleurs tout au long de ces propos que je vous tiens depuis un moment, j’aborde surtout les situations les plus traditionnelles. Je ne m’attarde pas aux réalités marginales mais souvent très médiatisées tel que les artistes – essayez donc d’être comédienne et d’avoir un enfant avant 40 ans, les parents homosexuels, les fécondations assistées de toutes celles qui ont préféré la carrière à la maternité – certaines n’ont pas vraiment eu le choix d’ailleurs – et dont l’horloge biologique a sonné sans qu’elles s’y soient préparés et qu’elles aient appris qu’il était bien plus difficile d’avoir des petits sur le tard. Mais je le rappelle, la famille ordinaire où les enfants sont éduqués par deux parents de sexe opposé constitue encore 70% des familles québécoises.

Et je trouve scandaleux qu’on évoque la possibilité d’ouvrir des garderies nuit et jour, les fins de semaine et les jours fériés. Je ne pense pas aux travailleurs ayant des enfants et des horaires atypiques ? Mais si justement. Il est parfaitement inadmissible qu’un adulte avec des enfants se voit proposer – ou obliger d’accepter – des emplois avec des horaires atypiques. La place d’un enfant n’est pas de passer sa nuit dans une garderie. Et comment fera-t-il à l’école ? Depuis quand l’école adapte ses horaires à ceux des parents ? J’ai rencontré un couple incroyable : deux enfants en garderie tous les jours de la semaine et gardés par une baby-sitter au moins cinq soirs par semaine. Pourquoi? Les parents ne peuvent se résigner à modifier un tant soit peu leur vie « d’avant ». Bref, ils croisent leurs garçons quelques heures durant la fin de semaine. C’est quoi l’idée d’avoir des enfants dans ces conditions ?

Que faire ?

D’abord, nous mobiliser nous les parents, les grands-parents, les futurs parents, tous ceux qui de près ou de loin se sentent concernés par l’avenir de la société québécoise dans ce qu’elle a de plus intime : sa personnalité même. Normalement, ça devrait donc concerner tout le monde jeunes et vieux, professionnels ou sans-emploi, avec ou sans enfants puisque, je le rappelle encore, la famille est l’enjeu de ce début de siècle.

Le problème est que, nous parents, disposons de très peu de moyens de pression : nous ne prenons pas la population en otage en l’empêchant d’utiliser les transports en commun, nous ne prenons pas les employés municipaux en otage en les empêchant de planter leurs pâquerettes estivales, nous ne prenons pas de politiciens en otage en déposant du fumier sur le pas de leur porte.

Plus de 110 000 Québécois ont signé une pétition contre l’augmentation du tarif des CPE et la fin de l’universalité. Du jamais vu à l’Assemblée nationale, la pétition la plus signée de l’histoire. Ouais, on a vu le résultat, il a suffit de quelques mois et le gouvernement faisait passer sa loi outrepassant du même coup ses promesses électorales et la contestation massive de la population. Et quand pouvons-nous descendre dans la rue? La fin de semaine, entre le ménage, le lavage, l’épicerie, la préparation des repas, les devoirs des aînés, les entraînements des plus jeunes et la tentative inespérée de s’accorder un peu de repos et de passer un peu de temps ludique avec nos petits. On ne fait pas la grève sur nos heures de bureaux, nous les parents, non. Nous on essaye de se faire entendre quand on peut et comme on peut. Et quand on a le malheur d’utiliser des moyens un peu plus spectaculaire mais oh combien réaliste – je pense bien sûr à cet enfant disant qu’il est prêt à ne pas aller en garderie – on se fait rabrouer par un ministre paternaliste qui exhorte les syndicats à ne pas chercher la confrontation. Et quoi encore, on se marcher dessus sans arrêt – ce qui est, avouons le, pas très glorieux – et en plus, on devrait la fermer sagement et tendre l’autre joue.

Dans l’esprit de Sacha Guitry, je propose que nous fassions un rêve.

À quand une société où les gens auront le choix d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants sans s’arrêter à des considérations économiques de tout ordre (argent, places en garderie, santé, etc.)

J’aimerais que les femmes et les hommes puissent décider de rester chez eux, le temps qu’ils le désirent, pour s’occuper de leurs enfants sans culpabilité de ne pas être professionnellement productif et sans angoisse de manquer d’argent;

J’aimerais que celles et ceux qui désirent retourner sur les bancs d’école ou au travail puissent le faire sans passer leur temps à le gagner;

J’aimerais qu’il existe une véritable valorisation de ce rôle incroyable et parfaitement ingrat qu’est l’éducation de nos propres enfants, non pas pour ramener les femmes à la maison, mais parce que ce rôle est le seul à la portée de tous qui a une incidence à l’échelle du pays;

Plus concrètement, j’aimerais que le gouvernement cesse de prendre les parents pour des vaches à lait qui, finalement financeront la santé des baby-boomers, seule préoccupation démagogique racoleuse. J’aimerais que soit établie une véritable politique familiale globale qui tente de prendre en considération toutes les facettes des familles. J’aimerais que les familles soient consultées à cette fin et pas uniquement par le biais d’un sondage mais bien d’une consultation générale.

J’aimerais que les familles puissent savoir comment leurs impôts sont redistribués. La plupart d’entre nous sont sûrement prêts, dans la mesure de leurs moyens, à cotiser plus s’ils obtiennent un meilleur service ou une meilleure redistribution des services.

J’aimerais qu’on se calme le pompon ! La plupart d’entre nous se plaignent la bouche pleine mais je crois que si on sentait une véritable reconnaissance de ce que les parents font dans la société, on serait moins choqués. C’est vrai que dans le monde, en ce moment, un enfant meurt de faim toute les 7 minutes et nous nous vautrons dans la consommation surréaliste du temps des Fêtes. Mais aujourd’hui nous les parents sommes humiliés, ridiculisés, pris pour acquis; nous devons rivaliser sur les mêmes terrains que ceux qui n’ont d’autres préoccupations que leurs loisirs et l’investissement de leur portefeuille ou de leurs carrières : c’est impossible et c’est inadmissible. Et j’ai de la chance, chez moi personne est malade. Dans une famille, c’est ce qui peut arriver de pire.

Conclusion

Faire des enfants est un choix individuel qui concerne toute la société. Et c’est la création ultime que les hommes envient tant aux femmes. Ce n’est pas pour rien que les hommes veulent des enfants, ce n’est pas pour rien que les femmes de 45 ans veulent des enfants. Avoir un enfant représente l’ultime pouvoir sur la vie. Quel dommage que ce ne soit pas plus valorisé.

Actuellement certains propriétaires refusent de louer leur appartement à des familles; La plupart des parents se font regarder de travers s’ils tentent de franchir la porte d’un restaurant autre que celle d’une cabane à patates; Sur les écrans de télévision du Québec, deux hommes préfèrent leur voiture au strip-tease d’une voisine, plusieurs autres hommes et femmes font une véritable déclaration d’amour à leur char, et certaines dames prennent leur pied en se faisant un shampoing… Entre vous et moi… Ça fait pas des bébés forts, et c’est pas avec cette image consumériste – même humoristique – qu’on va repeupler le Québec !!

Allocution présentée dans le cadre de la 1 ère Conférence Radio-Canada/La Presse, Des enfants pour le Québec, Atelier 1, Quelle famille ! Dans quelle galère élevons-nous nos enfants ? 3 décembre 2003

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