Le sexe expliquée à « ma » fille, Josée Blanchette, Le Devoir 9 déc 2011

OK, t’es pas ma fille. Je n’ai pas eu de fille. Mais tu as l’âge de l’être. Tu es la voisine, la belle fille d’à côté. Et ta mère ne t’a pas expliqué la vie parce que ta mère n’est plus en vie. De toute façon, les mères ne sont pas les meilleures personnes pour nous enseigner les choses de la vie. L’amour, oui. Mais le sexe? Une autre bataille avec deux gagnants et deux perdants, selon les jours, selon les nuits. Une mère ne veut jamais tuer les illusions chez son enfant. Une mère, c’est fait pour réparer.

Tu me rappelles drôlement la fille que j’étais à ton âge, fonceuse et délicate. Il faut dire que j’étais pas mal moins sexy que toi. Je portais des robes de chez Import Bazar qui puaient le patchouli et ressemblaient à des sacs de toile à col de dentelle, avec des bottes de construction et des bas de laine de chez Canadian Tire. Appelons ça une allure innocente faussement lolitienne.

L’adolescence, c’est l’âge où l’on teste son pouvoir tout neuf, où l’on ne connaît rien aux garçons et où l’on ne sait pas quelle grenade on tient entre ses mains et de quelle façon on va la dégoupiller. À 15 ans, mon amant en avait 45 et il m’enseignait la philo au cégep. Un ex-curé. J’imagine que ça l’excitait.

J’avais ton âge lorsqu’une amie beaucoup plus vieille, déjà mère et amante, m’a initiée à la fellation sur une banane. La banane a réprimé son émoi mais au moins, elle est restée rigide et moi, j’ai appris les balbutiements de la tradition orale qui se résume à donner et y mettre de la salive.

Bien sûr, vous avez Internet maintenant, tout est là, à portée du doigt. Mais entre les descriptions techniques, les vidéos tirées par les cheveux ou purement sexistes, les explications platement mécaniques de sexologues bien intentionnés et la vraie vie, c’est-à-dire la pudeur, l’émotion, l’interdit, la bravade, les pulsions et les conséquences d’une relation sexuelle, il y a un monde que le virtuel ne peut traverser. Ça s’appelle l’expérience, et ça, personne ne peut la vivre à ta place.

Ces secrets que l’on tait

Mais je peux tout de même étendre les draps avant que tu ne les froisses. D’abord, aussi bien l’avouer, le vrai bon sexe est rare. Il peut être tapi dans l’expérience torride d’un trip à trois de vacances bien arrosées, comme il peut s’avérer le cadeau le plus précieux d’un mariage où la confiance et l’abandon sont nourris par le respect mutuel. Faire rimer célibat, jeunesse et volupté, ou mariage, sécheresse et âge mûr est une erreur commune.

Le bon sexe est tout à la fois: évanescent, insaisissable, capricieux, galvanisant, transgressif. Le bon sexe a besoin du désir comme la tourtière du clou de girofle. C’est l’épice qui fait la différence. Et puis l’intimité, cette variable délicieuse, augmente au même rythme que la connaissance de soi. Le vrai bon sexe carbure à l’intimité ou au mystère.

Maintenant, avant que les canaux du désir et du plaisir ne soient complètement alignés avec tes planètes, tes hormones, l’idée que tu te fais de ton corps, le trouble que provoque celui de l’autre, le bon moment (nous sommes plus réceptives près de l’ovulation) et la contraception, il y a bien des chances pour que tes premières expériences soient aussi angoissantes que décevantes. D’où la tentation de simuler.

J’ai fait l’amour durant deux ans avant de connaître mon premier orgasme à 17 ans. Personne ne m’avait parlé du clito ni de son importance. Même que les clitoridiennes étaient légèrement déclassées au chapitre du sexe, jugées trop compliquées (ou autonomes, c’est selon).

J’espère que tu sais où est le tien; ça t’aidera à ne pas te sentir comme un pot de chambre après l’amour. Encore aujourd’hui, je soupçonne que bien des jeunes filles n’oseront pas se donner du plaisir par peur de blesser l’orgueil du membre tout-puissant et viril. Le pauvre, c’est beaucoup lui demander que de suppléer à tous nos besoins.

Et puis, la mécanique mise de côté — et la porno qui se contrecrisse de ton clitoris —, reste le sacré, le précieux dont on parle peu. Le sacré, c’est un peu la pleine lune du sexe. Tout s’illumine, tout se confond, le yin et le yang, tout disparaît dans l’infini, tout s’approche de la lumière, de l’intimité, tout est dans tout… et dans le tao. Le cynique Louis-Ferdinand Céline disait que l’amour, c’est l’infini à la portée des caniches. Reste le sacré.

Du sucre dans mon bol

Tiens, si j’avais un livre à te conseiller — moi qui me suis initiée au sexe avec Anaïs Nin, Henry Miller, Bretecher et San Antonio —, ce serait Sugar in My Bowl. Real Women Write About Real Sex, qui vient d’être édité par la féministe américaine Erica Jong. Elle a demandé à une poignée de femmes, des écrivaines, de parler du meilleur sexe de leur vie ou d’une expérience particulière. Citant Anaïs Nin, qu’elle a déjà rencontrée, Erica Jong raconte que l’auteure de Les petits oiseaux (le premier ouvrage érotique que j’ai lu) lui a glissé que «les femmes qui écrivent sur le sexe ne sont jamais prises au sérieux comme écrivaines». C’est exactement pour cela que nous devons le faire, lui a répliqué Erica.

Peu importe, sérieux ou pas, tu trouveras dans cette anthologie des textes qui sonnent vrai, des tranches de vie sur cette formidable pulsion qui nous libère ou nous asservit. La perte de contrôle conserve un attrait hypnotisant et l’imaginaire est un puissant aphrodisiaque.

Dans ce livre, tu apprends que certaines femmes aiment le sexe sans lendemain et que d’autres n’ont pas fait l’amour depuis longtemps; qu’une «prude» a écrit un roman érotique à succès sous un nom d’emprunt; que le sexe dit toujours la vérité; que faire l’amour quand on a des enfants relève de l’exploit; qu’une femme a adoré pratiquer l’asphyxie pour atteindre le nirvana; que le sexe peut être dégoûtant quand les fluides n’ont pas de chimie entre eux; que la curiosité est souvent la mère de tous les vices; que les Monologues du vagin ont libéré toute une génération de femmes élevées par des bonnes soeurs qui n’avaient jamais touché au sexe; que le bon sexe n’a jamais besoin d’un post-mortem; que certaines femmes ne veulent pas s’engager et que baiser leur suffit. C’est encore mal vu.

Et puis, l’autre livre que tu devrais lire impérativement, c’est celui de la journaliste française Sophie Fontanel. Ça s’intitule L’envie, une autofiction qui a beaucoup fait jaser cet automne. Sophie a pris une pause sexe de dix ans avant de s’y recoller et nous a fait cadeau d’un ouvrage libérateur. Ça, c’est pour te mettre en garde contre l’obligation de faire l’amour ou la perte de ta virginité si une telle chose que l’hymen existe encore. J’ai adoré ce bouquin et j’aurais aimé le lire avant, pour des phrases comme: «La vie privée ce n’est pas ce qu’on fait, c’est ce qu’on ne fait pas.»

Toute sexualité devrait être un secret, nous dit-elle. Et la sexualité peut être le pire des conformismes quand elle est exposée au grand jour. Ça me rappelle que j’ai fait l’amour à 15 ans pour me sentir comme les autres. Pas pour me faire plaisir, mais pour me libérer d’un fardeau, celui de l’innocence.

J’en ai déjà trop dit, il me semble. Respecte-toi, tout est là, et n’en demande pas trop à la copulation. Entre nous, les bananes n’abusent jamais de leur pouvoir mais les grenades, oui. -30-

Article de Josée Blanchette, publié dans Le Devoir, le 9 décembre 2011

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