collectionneuse de petites histoires, ça porte un nom?

Tous mes amis le savent, j’écoute autant que je parle. Je sais, à prime abord, ce n’est pas évident, parce que je cause tout le temps, enfin, beaucoup. À un moment donné, je n’ai plus envie, alors je me tais. Et puis aussi, parfois les circonstances me l’imposent: quand quelqu’un va mal, je suis là, fidèle au poste. J’écoute les pleurs, les récriminations, les frustrations, les rêves aussi. J’adore qu’on me raconte une rencontre, un coup de foudre, un coeur qui bat la chamade. Ça, ce sont des petites histoires, et personnellement, je les collectionne. Elles me nourrissent, quand je ne les recrache pas – une fois judicieusement mélangées – par écrit.

Du coup, c’est sûr, à la campagne, loin de mes sources naturelles, je suis en manque. Déshydratée. Parce que je n’écoute pas juste les ami(e)s – je fais parler les muets – je me gave aussi des petites histoires surprises dans la rue, au café, au bureau, collectées dans les journaux. Je suis à la boulangerie, en quelques minutes, la boulangère au teint pâle se lance… son arrivée dans la ville, son mari, ses enfants, sa bio défile en 20 minutes. Mon mari qui fréquentait la boulangerie depuis plusieurs années n’en connaissait pas une bribe.

Je ne sais pas ce que j’ai, mais je provoque facilement les récits, voire les confidences. Ma tronche doit jouer, mon format peut-être, mon air globalement souriant et gentil. Je ne suis pas menaçante, je suis plutôt bienveillante. Surtout, je fais les premiers pas… Je parle aux gens, pas juste bonjour-s’il-vous-plaît-merci. Mon ami Sylvain me disait dans le temps combien j’avais toujours une histoire à raconter quel que soit le sujet abordé. C’est vrai, mes synapses connectent rapidement, parfois de manière hasardeuse! Tout ce que j’ai entendu ressort à l’occasion. Pas en vrac, bien sûr. Si j’entends parler de Bali, j’évoque mon ami qui y est parti à 18 ans pour souligner son Bac. Pareil pour l’Inde où ma fille était l’été passé. Qu’on développe sur les difficultés avec les enfants, l’univers médias/pub/internet, la course à pied, les maladies rares ou une recette quelconque, hop, mon cerveau se met en marche et recrache une anecdote, une référence ou une adresse. Je ne cherche pas à exhiber quoi que ce soit, ma science ou un réseau, mais certainement à canaliser une empathie débordante.

Nous sommes grosso modo 7 milliards sur Terre et tout aussi grosso modo, malgré des cultures, des langues, des expériences différentes, nous partageons les mêmes émotions, des sentiments équivalents, des douleurs, peines ou peurs identiques. Pour moi, c’est de l’ordre du langage universel. Un mariage en Chine ou en Ouganda est souvent joyeux, un divorce en Israël ou en Argentine plutôt malheureux. Une naissance parfois dramatique, un décès généralement triste, etc. Après, il y a des nuances. Bien sûr. Les enfants ne s’y trompent pas. Il fût une époque où leur plus grand plaisir était d’écouter leurs grands-parents remonter le temps pour se construire un avenir: « mamie, comment tu as rencontré papy? » « papy, tu y es allé à la guerre? » Aujourd’hui ce serait plutôt, « mamie, tu m’as rapporté un cadeau de ton voyage en Espagne? » « papy, tu peux me conduire au foot? » Pourquoi croyez-vous que j’aime autant les vieux? Parce qu’à moins de cent ans d’intervalle, on ressent pratiquement les mêmes choses, dans des cadres social, économique, technologique radicalement différents. C’est formidable, non? Et quand on réalise ça, on se sent beaucoup moins seul. Aujourd’hui je souffre/j’aime comme d’autres ont souffert/aimé avant moi et d’autres souffriront/aimeront après moi. Quand la vanité de l’unicité s’estompe, on peut frôler le bonheur sans en perdre un instant. Le partage est rassurant aussi, en plus d’être une source d’apprentissage illimitée.

Mais il existe une règle. La seule avec laquelle je suis intraitable: ne jamais donner de noms. C’est inutile et potentiellement dangereux. Si j’apprends que machine trompe son mari avec truc, je me moque éperdument de savoir qui sont machine et truc; ce qui m’intéresse c’est le pourquoi, le comment. Le fils de bidule est schizophrène, mince que s’est il passé? Le mécanisme émotionnel, psychologique, familial, c’est tout. Et parallèlement, je cite toujours mes sources si elles sont notoires… ou que leur mention joue un rôle spécifique dans l’histoire que je révèle. Ah oui, et je n’utilise jamais, absolument jamais, une parole recueillie contre celle ou celui qui me l’a dite. Je suis une gentille, pas une desesperate housewife!

Je suis une tombe, qui parle plusieurs fois par jour, une collectionneuse de petites histoires finalement.

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