Stringer, Jean-Paul Jody, Babel Noir, 2000

Tandis que je prenais le train à Paris pour revenir d’un de mes stages d’écriture, je me suis attaquée à Stringer de Jean Paul Jody, l’animateur des sessions. Il m’avait dit que c’était noir. Terrible euphémisme. Quand j’ai débarqué à Bordeaux, 260 pages plus loin, j’étais en état de choc.

Une fois de plus, j’apprends quelque chose. Je me coucherai peut-être moins sotte, mais franchement ébranlée. Parmi les journalistes, indique Wikipedia, les stringer sont ceux qui travaillent à la pige et ne reçoivent pas de salaire mensuel, tout simplement.

Pour JPJ, à Los Angeles, les stringers sont des caméramans qui se précipitent sur les sites de drame pour filmer les accidentés, les cadavres et autres damnés de la ville, idéalement avant l’arrivée de la police. Avides de sensations à offrir en pâture, les chaînes de télé les achètent à la pièce… le moins cher possible.

Quand Philippe Le Gwen, dit Philo, échoue à l’examen final de son école de cinéma, il se précipite à LA en espérant trouver enfin le boulot à la hauteur de son talent. Mauvaise pioche. Sans ressource, il devient stringer. D’abord réticent, puis carrément contre-productif – le con, il sauve une jeune femme du viol plutôt que de la filmer – il finit par accepter le job. À l’occasion d’un incendie, Il plante sa caméra dans l’oeil du drame… sans sentiments, et tourne l’agonie d’un pompier. Dès lors, il bascule. Il part en vrille, en live comme on dit. Caméra au poing, il va vampiriser les nuits à la recherche du scoop, qui lui ouvrira les portes de la gloire. Il marcher dans la fange, on risque de sa salir… À quelques jours de ses 25 ans, Philo aura déjà sombrer dans la folie.

Noir, très noir. Sombre, très sombre. Stringer invite, parallèlement à l’intrigue, à une réflexion sur la violence quotidienne qu’aime une majorité de spectateurs. Quand il y a un accident sur l’autoroute, la plupart des voitures ralentissent, non?… pour regarder. L’industrie de la scène de crime, la violence surtout extrême, paie.

« Personne n’aime ça. Et tout le monde regarde. De plus en plus fort, de plus en plus loin » (p. 171)

Bien écrit, une structure narrative  – collée sur un scénario (et pour cause, le polar en était un) – très efficace, du sens, font de Stringer un livre que je vais garder en tête longtemps. Bon c’est vrai qu’après cette lecture intense, un paquet de bouquins ont eu l’air vachement fades; quant au mien… je ne dis même pas, mais ça doit frôler le minable 😉

*****

à lire sur le site de JPJ, ce commentaire de Yves Eudes, journaliste au quotidien Le Monde

« Une nouvelle race de chasseurs d’images a envahi les grandes villes américaines. On les appelle « stringer », un vieux mot hérité de l’époque héroïque de la presse d’avant guerre, qui désignait les photographes et reporters indépendants. 
Aujourd’hui les stringer sont cameramen. Ce sont des loups solitaires qui n’en font qu’à leur tête et ne cherchent qu’une chose: de l’action, du sang. 

Leurs outils de base: une caméra bon marché, un projecteur, une voiture rapide et surtout une radio spéciale permettant de capter les transmissions de la police, des pompiers et des ambulances. Toute la nuit ils rôdent inlassablement dans les rues et dès qu’une catastrophe ou un crime sont signalés, ils se précipitent.

S’ils arrivent sur les lieux avant la police, ils peuvent filmer les victimes encore palpitantes ou même les tueurs à l’œuvre. Puis, ils téléphonent aux stations de télévisions locales. Si elles sont intéressées, ils traversent à nouveau la ville en trombe pour livrer leur cassette vidéo. Les télévisions sont friandes de ces images-choc qu’elles utilisent pour épicer leurs programmes d’actualité, mais elles pratiquent des tarifs très bas. Pour gagner leur vie, les stringer doivent faire plusieurs ventes par nuit. 
Ils vivent sans cesse sur la brèche, aiguillonnés par la crainte de rater un scoop, et ne vont se coucher qu’au matin, quand les honnêtes gens commencent à encombrer les rues. 

Ils cultivent leur image de durs à cuire, mal vus de tout le monde, mal payés, mal habillés, mal outillés, mais que rien n’arrête sauf la violence aveugle de la rue, qui parfois les frappe à leur tour.(…) Ils ont conscience d’être les prolétaires de l’information, et la plupart en sont fiers. Ils franchissent les barrages de police sans même ralentir, envahissent avec autorité les lieux du crime, et filment n’importe quoi, sans se soucier de la gêne occasionnée aux victimes, aux sauveteurs, au voisinage et aux policiers. Priorité à l’information. »

 

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