Brûler pour ne pas s’éteindre, La désobéissance civile expliquée aux puissants, Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 28 avril 2012

Depuis février 2012, les étudiants universitaires et collégiens du Québec sont en grève, pour dénoncer la décision du gouvernement d’augmenter les frais de scolarité de 75% en cinq ans. Tandis que le Premier ministre et la ministre de l’éducation refusent de négocier, plusieurs manifestations ont été réprimées sévèrement et la situation dégénère de jour en jour. Voici quelques textes qui invitent à la réflexion. 

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La grève, enfin, le boycottage, euh, la chienlit qui sévit depuis onze longues semaines déjà s’enlise aussi dans des débats sémantiques. Dénoncer, par exemple, est-ce exactement la même chose que condamner, désapprouver, critiquer ou proscrire ? Et combien de synonymes faut-il aligner pour convaincre de la sincérité dans l’interdit de la violence ?

Et la violence, au fond, qu’est-ce que c’est et qui la porte ? La racaille qui n’étudie peut-être pas mais en profite pour casser de la vitrine et de la police ? La cavalerie prête à charger ? Le ministre de la Sécurité publique qui menace de déposer des accusations contre le leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois ?

Les disputes convergent autour de la notion-clé de « désobéissance civile ». Tous les bords l’évoquent, y compris les médias. Les associations étudiantes plaident sa nécessité. Des élus politiques et bien des préposés au sens médiatique la condamnent ou la galvaudent. Ce concept est lui-même un champ de bataille.

« Il va falloir faire des compromis, il va falloir regarder la situation dans son ensemble, a déclaré le maire au journal télévisé de Radio-Canada, jeudi soir. Pas des compromis sur la sécurité. Pas des compromis sur la brutalité. Pas des compromis, par exemple, sur la désobéissance civile. C’est pas acceptable dans notre société. »

 

Transgression délibérée

Reprenons. On parle de quoi, au juste ? « La désobéissance civile est une transgression délibérée et consciente de la loi au nom d’une cause juste », répond Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de la revue de gauche catholique Relations, qui a récemment consacré un dossier complet au sujet (numéro 743, septembre 2010). « Cette forme de contestation surgit face à un statu quo, par exemple face à des négociations bloquées avec un pouvoir politique. »

Et la violence, alors ? Où commence-t-elle ? « Normalement, les gestes symboliques doivent rester pacifiques, poursuit M. Ravet. Mais on peut s’attaquer à des lieux et des choses, faire des sit-in, occuper des immeubles, manifester illégalement. En France, le mouvement altermondialiste de José Bové a fauché du blé OGM. Le sabotage est plus problématique. Je ne suis pas certain que lancer des briques dans le métro puisse être considéré comme de la désobéissance civile. On va dire : oui, mais les casseurs ! Ça, c’est inévitable, même dans un mouvement non violent. Les provocateurs, d’ailleurs parfois envoyés par la police, peuvent infiltrer le mouvement. Dans ce rapport de forces, les autorités cherchent à discréditer l’adversaire, y compris en utilisant les médias qui sont très attentifs au spectaculaire. Mais non violent, ça ne veut pas dire passif ou inoffensif. »

Le philosophe Christian Nadeau, professeur d’histoire des idées politiques et de philosophie morale à l’Université de Montréal, insiste lui aussi sur le fondement pacifique de cette forme moderne de contestation. « On peut évidemment discuter la hiérarchie des gestes de violence, dit-il à son tour. Il y a une différence entre taper sur une voiture de police et frapper quelqu’un. Un étudiant m’a déjà répliqué que j’adoptais ainsi une position “ bon chic bon rouge ”. En fait, la réponse à cette objection brillante, c’est que la désobéissance civile, par définition, ne peut pas être quelque chose de révolutionnaire. »

Le paradoxe essentiel est là : au fond, cette critique en action ne veut pas renverser l’ordre établi, mais bien plutôt le refonder dans le respect de ses principes. « La désobéissance civile rappelle ce qu’est l’esprit des lois, dit le professeur Nadeau. C’est un moyen de stabiliser la société contre des éléments internes qui la déstabilisent. C’est la réaction quasi épidermique d’une société civile qui dénonce une situation en train d’affaiblir les institutions ou de les détourner de leurs sens, de la valeur du bien commun par exemple, pour des intérêts particuliers. »

 

Le désordre moins le pouvoir

Henry David Thoreau, mort il y a 150 ans, père du concept (il parlait en fait de « résistance au gouvernement »), aimait répéter qu’il est parfois plus nécessaire de « cultiver le respect du bien que le respect de la loi » ; quand elle est mal faite, évidemment. Thoreau, qui s’opposait au régime esclavagiste, à la guerre contre le Mexique, a contesté pacifiquement en ne payant pas ses impôts. Martin Luther King et les militants des droits civiques dans les États-Unis des années 1960 luttaient contre la discrimination érigée en système dans le parfait mépris des droits fondamentaux.

Le numéro «Pouvoir de la désobéissance civile de la revue Relations remonte l’histoire jusqu’à Jésus et étend les études de cas à travers le monde. « Il y a des leçons à tirer des expériences étrangères, note le rédacteur en chef Ravet. En Allemagne et en France, quand des casseurs viennent entacher une manifestation pacifique, les participants non violents s’assoient, se regroupent et attendent. Voilà un mouvement non violent massif dont les étudiants devraient s’inspirer. »

De Tolstoï à Gandhi, jusqu’au philosophe politique John Rawls, les penseurs de cette forme démocratique de contestation en font un dernier recours. Mieux : ils rendent le pouvoir injuste et borné responsable des effets négatifs de cette dérive.

« Il doit y avoir une légitimité, poursuit le professeur Nadeau. Les protestations des membres de Fathers for Justice n’ont rien à voir avec la désobéissance civile puisqu’elles remettent en cause l’ordre social légitime. Il doit y avoir une rationalité derrière les gestes et les fins doivent s’accorder aux moyens. La désobéissance, par définition, dit à celui qui prétend être le plus fort qu’il n’a pas le droit d’imposer sa volonté. La force ne peut jamais donner le droit. »

De même, le refus extrême mais pacifique ne peut s’exercer au nom d’intérêts corporatistes. On l’entend assez, surtout dans les éditoriaux et les chroniques : Gabriel Nadeau-Dubois serait un vieux jeune, syndicaliste à sa façon. « Quand on reproche aux étudiants de politiser le débat, les leaders ont raison de répliquer que la grève est étudiante, mais que la lutte est populaire, explique alors Christian Nadeau. Ils affirment que l’éducation est un bien social. La légitimité du mouvement se concentre là, dans la lutte contre une menace directe d’affaiblissement d’une institution fondamentale de la société. Il y a bien des slogans stupides dans cette lutte, mais un des plus forts répète : jamais un peuple instruit ne sera soumis. »

M. Ravet en propose un autre, sublime, emprunté à Bernanos : il faut beaucoup de gens indisciplinés pour faire un peuple libre. « La désobéissance civile, c’est le souffle de la démocratie, conclut-il. Il n’y a pas de régime démocratique sans capacité à refuser de se soumettre. »

L’article Brûler pour ne pas s’éteindre, La désobéissance civile expliquée aux puissants, a été écrit par Stéphane Baillargeon, dans Le Devoir, du 28 avril 2012.

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