Les bébés volés du franquisme, Raquel Quilez, El Mundo (Courrier International), 14 mai 2012

“Veiller sur toutes les femmes qui ont fait un faux pas et souhaitent retrouver leur dignité”. Le régime franquiste avait choisi cet euphémisme pour définir le rôle du Patronato de Protección a la Mujer [Fondation pour la protection de la femme]. Cette institution dissimulait de véritables centres d’éducation surveillée dans lesquels les jeunes filles qui ne s’adaptaient pas à la morale de l’époque subissaient les conséquences de leur “rébellion”. Et selon les témoignages, c’est là qu’est née une bonne partie des filières d’enfants volés qui ont fonctionné en Espagne à partir de 1940. Les mineures enceintes étaient “enfermées” pour cacher leur grossesse ou pour que les religieuses “s’occupent” d’elles. Beaucoup de bébés étaient ensuite donnés à l’adoption avec le consentement de la mère. Ou sans.

Consuelo García fut arrêtée le jour de l’exécution de Salvdor Puig i Antich [un anarchiste catalan, exécuté en 1974 à Barcelone] un des derniers condamnés à mort du franquisme. “Des manifestations étaient organisées, et j’y ai participé. Ils m’ont arrêtée et une semaine après, ma mère est arrivée à la maison avec un médecin, il m’a fait une piqûre et je me suis réveillée à Madrid”, raconte-t-elle. Consuelo décrit ses parents comme “une bonne famille qui n’acceptait pas ma conscience politique. Ils me considéraient comme une rebelle, et ce n’était pas facile de vivre avec eux”. Elle avait 15 ans. Une fois internée, elle fut mise à l’écart des autres filles plus jeunes pour éviter qu’elle leur transmette ses idées communistes. “C’était horrible, raconte-t-elle. « C’était un lavage de cerveau religieux constant. Ils t’obligeaient à te lever à l’aube pour prier, à travailler gratuitement…

Mais il y avait sans doute bien pire dans le centre de Peñagrande. C’était le seul à accueillir les mineures enceintes, et des filles arrivaient de toute l’Espagne. Certaines étaient envoyées par leurs parents pour cacher leur grossesse et faire ensuite adopter l’enfant; d’autres avaient été arrêtées par les membres du Patronato ou s’étaient retrouvées là après avoir demandé de l’aide à une assistante sociale”, explique-t-elle. Les vols d’enfants n’avaient rien d’exceptionnel. “Je me rappelle qu’un jour, deux filles de Peñagrande qui venaient d’accoucher sont arrivées dans mon centre. Elles avaient la poitrine bandée et pleuraient en disant qu’on leur avait retiré leur enfant. Et ça ne nous choquait même pas !” Consuelo se souvient qu’il y avait beaucoup de mineures enceintes, mais aussi une forte demande d’enfants. “Tout était institutionnalisé. J’ai rassemblé des documents dans lesquels des religieux s’adressent au centre en disant qu’ils connaissent une très bonne famille catholique qui veut un enfant, et qui demandent qu’on leur en donne un pour éviter la liste d’attente des adoptions. Ils arrangeaient tout entre eux.”

Les moyens de pression sur les mineures étaient nombreux. “Dès qu’elles arrivaient dans le centre, les religieuses leur rabâchaient qu’elles devaient donner leurs enfants à une meilleure famille qu’elles. Et souvent, c’étaient leurs parents qui décidaient de l’adoption, passant outre leur volonté.” D’autres fois, on leur retirait directement lre bébé. Ce n’était pas le seul centre de Madrid dans lequel on observait ces pratiques. Les recherches ont révélé l’existence de deux chalets dans la montagne, dans lesquels le trafic d’enfants se serait aussi développé. La maternité de Peñagrande, aujourd’hui transformée en lycée, a fonctionné jusqu’en 1983. Nombre de ces mères se sont regroupées sur Internet pour faire connaître leurs histoires et ont organisé une rencontre pour se soutenir.

Sous le régime franquiste, des jeunes filles enceintes ou simplement jugées rebelles étaient internées dans des centres d’éducation surveillée. Il n’était pas rare qu’on leur enlève leur bébé pour le donner à une famille d’adoption. Témoignages.

Loli était à Peñagrande en 1982. Elle rapporte que pendant son séjour deux filles au moins se sont donné la mort. L’une d’elles se serait jetée du haut de l’escalier : “On disait qu’elle avait accouché la veille et qu’on lui avait retiré son enfant », affirme Loli. « Quand elle a appris que ses parents venaient la chercher pour rentrer chez eux, elle n’a pas supporté”. Elle se rappelle aussi de visites de couples à la garderie du centre : “Tous les berceaux étaient alignés. Nous savions toutes qu’ils étaient venus choisir l’enfant qu’ils allaient emporter, comme au marché”. Quelques jours plus tard, un enfant manquait, et la mère aussi, évidemment.

Carmen a été internée en 1981. Elle n’a pas oublié l’infirmerie où étaient emmenés les bébés malades. “Certains ne redescendaient jamais. Je me souviens qu’on disait aux mères qu’ils étaient morts, mais une rumeur circulait selon laquelle des familles d’adoption les avaient emmenés. Je ne laissais pas ma fille seule une minute, j’étais paniquée à l’idée qu’elle tombe malade et que je la perde.”

L’article Les bébés volés du franquisme, a été écrit par Raquel Quilez, dans El Mundo (repris par Courrier International), 14 mai 2012

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