Journal d’un corps, Daniel Pennac, NRF Gallimard, 2012

Depuis que mon ami Carl L. m’a suggéré de lire La Fée carabine, il y a quelques vingt-cinq ans, j ‘ai toujours aimé Pennac, son écriture savoureuse, son style dynamique, ses personnages truculents. Et puis, je me suis lassée. J’ai décroché de l’auteur des Malaussène, précisément avec Des Chrétiens et des Maures. Je ne sais pas très bien comment j’ai entendu parler du Journal d’un corps, le dernier roman de Daniel Pennac, mais j’ai eu envie de retrouver cet auteur fétiche. Je ne regrette rien. J’ai adoré.

Mon amie Lison (…) a débarqué chez moi un matin, a fait place nette sur la table où j’espérais prendre mon petit déjeuner et y a laissé tomber une pile de cahiers légués par son père récemment disparu. Avec cet avertissement, Pennac pose son narrateur. L’écrivain est-il l’auteur réel de ce journal, bien plus intime que s’il décrivait des états d’âme. Le lecteur n’est pas dupe, mais accepte de suivre avec bonheur les détails de l’évolution du corps d’un homme de ses 13 ans au jour de sa mort, autour de 87 ans.

Quelle vie. Fils d’un homme traumatisé par la Grande Guerre, peu désiré par sa mère,  le jeune adolescent cesse soudainement de manger pour exprimer son mal-être. Enfin entendu, il veut écrire le journal de son corps parce que tout le monde parle d’autre chose. Dès lors, tous les jours, toutes les semaines, avec une fréquence variable, il traduit ses états physiologiques, de la première érection à l’anxiété de la première paternité, des pulsions amoureuses à la détresse pour surmonter les décès de ceux qu’il aime. Sa découverte du corps des femmes est jouissive.

Cet homme traverse le 20ème siècle au gré des us et coutumes réservées au corps. Il est homme de son temps, très pudique et avare de contacts, il analyse chacun de ses mouvements, de ses changements, chacune de ses mutations. « Nous qui nous sentons parfois si seuls dans le nôtre nous découvrons peu à peu que ce jardin secret est un territoire commun », lit-on en quatrième de couverture.

Dans Télérama, le journaliste Michel Abescat parle avec enthousiasme de ce roman étonnant. Voici donc un journal impudique, sans tabou. Exclusivement centré sur les découvertes, les surprises sans fin que nous réserve notre corps. A peu près rien dans ce journal des évé­nements qui traversent la vie de son héros – rien sur la guerre, rien sur mai 1968. Rien non plus des états d’âme du diariste. Juste « l’observation de mon pro­pre corps parce qu’il m’est intimement étranger ». Et qui vaut au lecteur de belles pages sur les « trois façons de pisser chez les garçons »ou le plaisir du « cu­rage de narine » associé « à celui de la lecture ». On rit souvent, de nos peurs en particulier. On est heureux de partager cette intimité si profondément universelle, même si l’histoire se termine mal. On suit pas à pas les effets du vieillissement, les renoncements obligés, la perte de l’appétit sexuel. « Certains changements de notre corps me font penser à ces rues qu’on arpente depuis des années. Un jour, un commerce ferme, l’enseigne a disparu, le local est vide… » 

Comme lectrice, j’ai littéralement plongé dans ce corps masculin dont je ne connais que les contours. La façade extérieure. Je suis convaincue qu’hommes et femmes ne lisent pas et n’apprécient pas ce Journal de la même manière. La femme se sent ethnologue, l’homme, j’imagine se retrouve. Même si le plaisir du « curage de nez » reste parfaitement mixte.

Près de 400 pages à savourer.

 

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