La clé

–       Ah, bonjour monsieur Paul, vous êtes tout bronzé… Les vacances se sont bien passées ? C’est bien deux mois, ça change vraiment les idées. C’est les enfants qui seraient contents qu’on puisse passer autant de temps avec eux…

–       Oui c’était  très agréable, merci. Mais, c’est fini jusqu’à l’année prochaine. Et vous, pas trop chaud devant les fourneaux ?

–       Oh vous savez c’est la vie ! Dites-donc, elle est bien gentille votre nièce : elle est venue presque tous les jours grignoter un petit plat. On discutait parfois; Pas très longtemps parce qu’elle est très discrète, jamais un mot méchant, toujours le sourire, même pour les cons si vous voulez mon avis ! Parfois, elle prenait juste une assiette de fromage avec un verre de St-Émilion. En tout cas, quelle élégance !

–       Je n’ai pas de nièce, vous devez confondre !?

–       Je ne crois pas mais, oh, ça n’a pas d’importance. Qu’est-ce que je vous sers aujourd’hui ?

Monsieur Paul termina son repas par un traditionnel espresso bien serré. Il allait demander une cigarette quand il se souvint de la promesse faite à sa femme un soir d’ennui à ses côtés. Il avait tellement craché ses poumons durant ses joggings estivaux qu’il pouvait bien leur accorder un répit de nicotine. Ce n’était pas de bonne grâce mais qu’est-ce qu’il ne ferait pas pour préserver son image d’homme en plein contrôle de sa vie : après tout, les femmes sont plus facilement séduites par un quinquagénaire aux dents blanches que par un cendrier ambulant. Et les femmes, monsieur Paul les aimait. Pas la sienne, non. La sienne était devenue une douce habitude qui lui avait permis de gravir l’escalier de la vie et les échelons de la hiérarchie. Toutes les femmes : celles des autres hommes et celles qui se payent. En fait, il se refusait aux seules qui ne voulaient pas de lui : les professionnelles indépendantes – souvent célibataires malgré leur âge avancé – qui n’avaient que faire de ses boniments tout aussi galants que conservateurs et de ses week-ends tout frais payés sur des îles paradisiaques, quintessence d’un machisme qu’elles trouvaient parfaitement désuet. Il était bien obligé de reconnaître qu’avec l’arrivée des rides et du renflement de son estomac, il payait de plus en plus souvent les services de ses conquêtes nocturnes, oubliant rapidement que leur disponibilité n’était qu’une façade de circonstance. Perdu dans ses pensées, monsieur Paul remonta dans sa voiture encombrée des vestiges de villégiature que son épouse avait laissé là avant de partir retrouver sa coiffeuse. D’abord par habitude, puis avec une exaspération croissante, il se mit à chercher la clé de son appartement et celle, non moins précieuse, de son garage.

Mais qu’est-ce que j’ai, se demande Mina, perchée en haut de son balcon. Elle est coincée, là-haut, à quelques vingt mètres au-dessus du sol. Assise sur une balustrade d’immeuble cossu, elle se demande encore parfois ce qu’elle fait là, elle, l’étoile des airs. Elle qui a fait rêver tant d’enfants alors qu’elle se promenait sur le câble d’acier du cirque national, elle dont le cœur s’emballait entre chaque vol du trapèze, elle en avait eu assez. Assez du cirque, assez des querelles de clocher, assez de l’autocratie, assez des jalousies de plus en plus mal dissimulées. Elle était partie, presque sans un bruit. Comme elle l’avait toujours fait, elle avait glissé dans le temps et s’était retrouvée dans ce drôle d’emploi de vigile, perchée entre les 4ème et 7ème étages d’imposantes bâtisses bourgeoises. Elle qui avait tant été admirée regardait à son tour les exploits quotidiens des autres pour les rapporter à la seconde près.

Depuis quelques jours, toutefois, elle ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Il y avait bien la fatigue accumulée, les heures de veille perdue dans les nuages. Il y avait bien le stress de la chute, tenace, constant, cloué au ventre. Mais elle avait connu pire. Et surtout, il y avait cette femme. Une femme étonnante aperçue et espionné fortuitement depuis quelques semaines sur la terrasse du 5ème gauche.

Cela faisait un moment maintenant qu’elle la surprenait. D’une pièce à l’autre, la jeune personne promenait son élégante mélancolie. Une jolie femme : pas suffisamment plastique pour rendre les autres jalouses, pas assez insignifiante pour que les hommes l’oublient. Habillée avec une sobriété sombre digne des meilleurs designers nippons, elle semblait invisible. Personne dans l’immeuble ne paraissait avoir remarqué sa présence.

Sauf Mina qui n’avait que ça à faire. Elle était même payée pour ça !

L’inconnue partait le matin. Elle quittait l’appartement en quête d’un ailleurs plus souriant. Elle revenait, les bras ceints de sacs à l’effigie de marques témoignant de son raffinement et de son train de vie. Souvent, elle s’accordait une sieste. Trois fois rien, quelques minutes, les nez dans les coussins moelleux du canapé. Ses longs cheveux noirs errant, désarmants de naturel, sur ses épaules carrées.

À peine réveillée, la belle prenait une douche. Jamais le matin. Toujours l’après-midi au moment où la moiteur s’installe, les limbes estivaux laissant leur place au smog suintant. Elle partait, nue, vers un couloir secret. Enfin, secret pour Mina qui ne le distinguait pas de son observatoire mitoyen. Pour une raison parfaitement inconnue, la jeune femme ne se séchait jamais avant son retour dans la chambre des maîtres, malgré une serviette de bain sagement pliée sur son avant-bras. Non, elle s’installait sur le lit. En travers du lit, précisément. Puis elle effaçait les dernières gouttes d’eau à l’aide de son carré d’éponge ivoire. De loin, Mina avait l’impression qu’elle jouait avec les témoignages d’un bain furtif. Qu’elle se racontait des histoires, comme les enfants qui s’enduisent le ventre de mousse avant de les transformer en monstre.

Toujours nue, l’inconnue lascive prenait un livre et s’éteignait pendant quelques heures, prise au piège d’un scénario tellement bien ficelé qu’il la clouait, invariablement, dans les affres du suspense.

À 20 heures, mademoiselle s’offrait plusieurs déhanchés au rythme d’une cassette vidéo d’aérobie, pour enfin décider de sa tenue du soir. Parfois, un homme en complet cravate venait partager l’essayage nocturne. Il s’asseyait tel un collégien, les paumes sur les genou, et la regardait. À la fin, ils s’asseyaient chacun d’un côté de la table du salon et discutaient. La plupart du temps, elle lui remettait une enveloppe scellée. L’homme prenait l’enveloppe, la glissait dans sa poche intérieure et partait en lui glissant un baiser furtif sur la joue gauche. Toujours la gauche.

Cela faisait maintenant près de deux mois que Mina assistait, impuissante, à la routine quotidienne de la belle inconnue du 5ème gauche. Profondément hétérosexuelle, la trapéziste ressentait des émotions qu’elle ne contrôlait guère à la vue de cette solitaire qui quittait son appartement chaque soir pour n’y revenir qu’à l’aube d’un pas ferme et affranchi.

À force de suivre les moindres souffles de ses journées, elle se demandait ce que pouvait faire une jeune femme pareille dans un immeuble aussi prétentieux qu’ennuyeux où le silence était de mise dès la tombée de la nuit. Un jour, l’ex-artiste finit par voir un homme. Pas celui au costume cravate, non. Un homme visiblement énervé, beau comme un voyou qui aurait oublié de vieillir. À peine arrivé, déjà éméché, il prit la femme dans les bras, la retourna et la plaqua sèchement au mur avec des intentions qu’elle ne pouvait ignorer. Il partit sans probablement laisser d’autres traces que celles de son sperme dans les entrailles de la belle et une enveloppe froissée sur le coin du bureau.

Tandis que les rayons du soleil s’inclinaient chaque jour un peu plus et que les feuilles viraient au rouge, Mina vit un soir l’appartement du 5ème gauche s’animer de manière inattendue. Dès l’heure du thé, des femmes sont arrivées avec la régularité du métronome. De drôles de femmes en fait. Certaines à l’élégance fluide qui s’affairaient aussitôt entrées à la refonte d’un chignon déjà parfait ; D’autres plus rustiques qui tournoyaient bruyamment autour d’un buffet improvisé. Des hommes, enfin, par groupe de trois ou quatre. Des mâles haletants qui retenaient difficilement leurs appétits lubriques.

Contrairement aux habitudes plutôt sauvages que lui connaissait Mina, la discrète inconnue glissait d’un hôte à l’autre, échangeant un sourire, servant une coupe de champagne, roucoulant un bon mot aux oreilles serviles et flattées. Puis chacun se mit à vivre sa nuit : certains dansaient, d’autres frottaient leur ego sur la panse d’alter, d’autres enfin chaviraient dans des paradis artificiels. Dans le bureau, un énorme cochon de terre cuite trônait sur le secrétaire. Telle une idole, chacun semblait venir l’honorer d’une liasse de billets. Dans le boudoir, un groupe dont Mina ne distinguait que les ombres, jouait apparemment aux cartes. Une femme riant aux éclats traversa soudain l’appartement dans le plus simple appareil. Certains sifflèrent l’apparition saugrenue, d’autres interceptèrent ses appâts d’une caresse pressante.

Tandis que la nuit battait son plein et que les corps s’enchevêtraient maintenant dans tous les coins de l’appartement au rythme d’une musique répétitive qui faisait vibrer les murs du pâté de maisons, les lumières se mirent à clignoter chez les voisins. Leur énervement réactif au bruit et surtout à l’invasion nocturne de leur espace privé se ressentait jusque dans la valse des interrupteurs et des portes claquées.

Mina cherchait sa belle. Quand elle l’aperçut, l’inconnue préparait une valise souple, la remplissant des effets récemment achetés et fraîchement sortis de leurs prestigieux emballages. Comme si elle avait été parfaitement seule, elle déambulait d’un placard à une commode sans déranger ses hôtes bruyants. Vers cinq heures du matin, tandis que l’aube s’étirait et que les invités rendaient leurs derniers râles extatiques, la jolie passagère quitta le pont de ce bateau ivre de tous les plaisirs.

–       Bonjour Fanchon, comment allez-vous ?

–       Ah, bonjour monsieur Paul… Comment se sont passées vos vacances ?

–       Très bien Fanchon mais j’avoue être bien content de revenir : j’ai du mal à rien faire et puis, ma femme n’est pas une franche rigolote, vous le savez.

–       Dites monsieur Paul, elle était très gentille votre nièce… et quelle discrétion…

–       Ma nièce ?

–       Oh vous me faites marchez ! Votre nièce Virginie bien sûr.

–       Mais je n’ai jamais eu de nièce ?! Qu’est ce que c’est que cette histoire. Depuis ce matin, tous les commerçants du quartier me parle de ma nièce… Et vous aussi !?

–       Elle est arrivée le lendemain de votre départ; Elle avait des clés de votre appartement, alors je n’ai rien dit. Vous savez, moi je ne m’occupe pas des affaires des autres.

–       Et… elle est encore là ?

–       Non. Elle est partie il y a deux jours, je crois. Bien, je dis, je crois, parce que je ne l’ai pas vue partir précisément. Mais il y a eu une fête d’enfer chez vous. Moi j’aime bien qu’il y ait des soirées animées de temps en temps, ça met un peu de vie dans l’immeuble. Mais vous connaissez les autres propriétaires !

–       Alors elle est partie ? Virginie… S’il vous plait Fanchon, n’en parlez pas à ma femme : ses nerfs ne le supporteraient pas.

Monsieur Paul ressortit de l’immeuble et se dirigea vers la puissante berline anthracite stationnée devant l’entrée, et dont Mina l’avait vu sortir quelques minutes auparavant.

Avant qu’il n’ait démarré, monsieur Paul, toujours suivi du regard par la trapéziste, sortit à nouveau de la voiture. Il jeta un coup d’œil vers son luxueux appartement du 5ème gauche et Mina aurait juré que ses yeux pétillaient. Un sourire ironique au coin des lèvres, le quinquagénaire reconnu pour son sérieux, son sang-froid et son efficacité éclata de rire. Un rire spontané, enfantin. Secoué par des émotions qu’il ne connaissait pas, il s’assit sur le trottoir, comme ça, devant chez lui. Les souvenirs des journées précédant son départ en vacances conjugales affluaient et avec eux, le corps de Virginie, son regard enflammé, son humour naturel, ses réparties lapidaires. Aujourd’hui, il n’avait ni l’âge ni le tempérament de séduire sans payer et il avait encore suffisamment de lucidité pour savoir combien lui coûtait son attrait pour les belles femmes. Mais certaines expériences étaient plus intéressantes que d’autres : pour un peu, il aurait pu croire en Virginie; Elle lui plaisait tellement… Mais ce coup-ci, il s’était fait franchement avoir : l’audacieuse prostituée s’était installée chez lui en toute impunité, sachant pertinemment qu’il serait absent huit semaines.

–       Dites-donc Fanchon, vous n’auriez pas un jeu de clés par hasard ? J’ai perdu les miennes la veille du départ… je ne les ai jamais retrouvées !

-30-

Envoyé au Concours de nouvelles de Radio Canada, 2003.

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