La Compagnie des spectres… Zabou Breitman, exceptionnelle

Mon amie S. avait proposé Édouard Baer. Mais une critique déplorable l’avait convaincue de renoncer. Quand j’ai entendu Zabou Breitman parler de son nouveau spectacle, j’ai eu envie d’y emmener mon amie. Au prix des billets, ça ne valait pas la peine de s’en passer. Et nous voilà, à 19:00 tapantes, placées comme des reines, en première rangée du balcon, face à la scène de la Gaité Montparnasse, un soir de première. Oui, tout de même. Il n’en fallait pas plus pour nous rendre heureuses – nous sommes toutes les deux d’un naturel enjoué et positif. La qualité de la pièce a fini de nous convaincre totalement de la perfection de la soirée. « C’était extraordinaire, j’ai adoré, pas toi ?» m’a glissée S. pendant les applaudissements fournis. Oh si, moi aussi. Quel grand moment de théâtre.

Sur la scène dans un salon de mauvais goût, une femme hors d’âge écoute un jeu télévisé. On frappe fortement à la porte. Commence alors l’étonnant triple jeu de la comédienne. Tour à tour huissier de justice qui débarque dans cet appartement reclus pour en évaluer les biens, fille dépassée qui vit ici isolée et cherche à arrondir les angles pour attirer la mansuétude du constable, et mère irascible perdue entre le présent et le 19 mars 1943, le jour où son frère a été tué par la milice du village.

1:30 de monologue à trois voix. Un texte d’une grande richesse qui se conjugue au passé simple et s’excuse des mots grossiers. Un va et vient permanent entre le rire et la gravité. Zabou Breitman nous balade d’une émotion à l’autre avec une verve qui semble inépuisable. Elle passe d’un personnage au suivant, accordant des pauses à son rythme très soutenu de diction – l’énumération de la saisie de l’huissier, entre autres, et l’incroyable valse triste entre la grand-mère et Pétain en personne – elle va même jusqu’à prononcer certains mots allemands.

Parce que c’est ce dont il s’agit. 1943. La France de Pétain, surnommé Putain par la mère tonitruante fumeuse de Gitanes, le culte de sa personnalité, la couardise de ses proches, la vénération d’une majorité de Français, l’antisémitisme et le racisme de bon aloi… Et toujours le sourire. Zabou Breitman n’est jamais moralisatrice quand elle interprète ce texte de Lydie Salvayre elle ne cabotine pas non plus. Elle énonce la réalité des gens ordinaires pour qui le Maréchal était un sauveur. En dénonçant les traitres à la Nation, ils se pensaient des héros. Les mauvais, ceux qui avaient de mauvaises notes et ne réussissaient en rien, entraient dans la milice et « tutoyaient les notables ».

Zabou Breitman est magistrale tant dans son interprétation d’une grande justesse et d’une générosité inouïe, que dans la mise en scène qu’elle réalise avec sobriété et brio. Deux bouts de décor, de bric et de broc, confinent la mère et la fille dans une vie sans présent. Elles vivent au rythme des élans de souvenirs qui entraînent la vieille femme dans les méandres de sa mémoire. Vers la fin, l’envolée maternelle expliquant à l’huissier qu’elle aurait aimé donner à sa fille une vie normale avec de l’amour et de l’argent, est parfaitement bouleversante. Enfin, à une époque où la chasse à l’autre, à celui qui est différent, à celui qui vient d’ailleurs, sera bientôt ouverte officiellement, ce texte sonne en écho d’une réalité qui nous entoure.

Ouais, c’était formidable.

*****

La compagnie des spectres, « ce texte, d’une violence théâtrale inouïe, est une réflexion sur la folie et la liberté, sur la transmission de l’histoire » (theatreonline.com), déjà mis en scène et interprété par Zabou Breitman en janvier 2012, à Aubervilliers, est présenté à la Gaité Montparnasse jusqu’au 29 décembre 2012.

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