« Un événement occidental déconnecté de la réalité »

publié le 29 avril 2011 sur le site lesoir.be

Michael Singleton, anthropologue à l’UCL, décrit le mariage royal comme « un spectacle divertissant ». « C’est de la poudre aux yeux », précise-t-il.

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Pourquoi un tel engouement pour le mariage de William et Kate, ce vendredi ? L’Angleterre connaît précisément son plus sévère plan d’austérité depuis des années. Organiser un tel événement public est-il dès lors une manière d’anesthésier les foules face à la crise économique, aux crises environnementales, à la mutation de la société vers moins de solidarité ?

A quoi rime, par les temps qui courent, un mariage royal ? « Bien entendu, c’est de la poudre aux yeux, un spectacle divertissant, la version moderne du pain et des jeux de la Rome antique. Mais il n’est pas inutile de dépasser la vision des deux milliards de spectateurs qui, nous dit-on, vont avoir les yeux posés sur ce spectacle.

« Se marier ou ne pas se marier ? » est une question que les membres du peuple Na en Chine ne se sont jamais posée.

L’Occidental qui part en voyage remplit d’office son bagage avec des jeans et un tee-shirt. De pays en pays il va croiser des hommes en kilt, d’autres en chemises longues pour finir chez des gens qui ne portent rien sur le dos. De même, voyageant dans l’interculturel, que ce soit dans l’espace social ou dans le temps historique, un esprit occidental ne peut guère faire autrement que de partir avec une notion, vaguement monogamique, du mariage puisée dans sa propre culture.

Or, chemin faisant, il sera de plus en plus contraint de reconnaître non seulement l’existence de mariages très différents du sien, tels que la polygamie ou la polyandrie, le fait d’avoir plusieurs épouses ou plusieurs maris. Mais aussi de mariages tellement informels, à ce point flous et flottants qu’ils ressemblent à des non-mariages, comme c’est le cas chez les Pygmées.

Et, en fin de parcours, il pourrait se trouver confronté à des gens qui, comme les Na de Chine, ont carrément dit « Non ! » à toute forme de mariage reconnaissable. Les femmes Na se contentent de recevoir des amants nocturnes dans la maison de leurs frères. Et le produit éventuel de ses unions furtives reste acquis à la maisonnée en question. C’est dire qu’un Na trouverait un mariage royal exceptionnel. Non seulement parce que cela se passe au sein d’une famille royale, mais tout simplement parce que cela a lieu dans un milieu qui tient encore à une logique et à un langage matrimoniaux…

Logique et langage d’un certain Occident et pas ceux de la nature humaine. Pour un Na, les pauvres William et Kate sont assis entre deux chaises… Une partie traîne encore dans la tombe judéo-chrétienne et l’autre partie tombe dans le piège du postmoderne.

Si notre Na avait fait un peu d’histoire des religions, il parlerait d’hiérogamie : d’un mariage sacré – devenu un sacré mariage ! Le mariage religieux à l’ancienne, consacré par un sacrement que le clergé voudrait indissoluble versus le contrat intéressé des cohabitants contemporains.

Au courant de ce qui se passe à côté de lui en Chine et même ailleurs, notre membre du peuple Na ferait remarquer qu’autrefois, les mariages ordinaires et non seulement royaux, étaient des affaires de famille : ils ciblaient le bien commun, servaient des intérêts collectifs. L’épanouissement individuel du mari ou de la femme, c’était en option, du supplément.

Notre interlocuteur pourrait signaler aussi une excentricité occidentale. A l’origine, l’union conjugale avait une fonction cosmologique : en gros, la sexualité humaine, fonctionnant comme un sacrement, reproduisait la fécondité des champs, l’abondance du gibier.

En Occident, même avant sa surnaturalisation par le christianisme, le mariage est devenu une affaire purement anthropocentrique, ne concernant que la culture et non plus la nature. Désormais, même un mariage royal n’intéresse explicitement que les plus intéressés… On leur souhaite bonheur à tous les deux, William et Kate, et non pas tant au couple qu’ils formeront… Et encore moins pense-t-on à la prolongation dynastique ou aux retombées économiques et environnementales du mariage royal.

Et notre Na, avec un sourire narquois, de conclure sur un paradoxe. La royauté se trouvait en théorie et en pratique au-dessus de la loi. D’où, entre autres, les multiples mariages de Henri VIII et les autres entorses aux lois qui régissaient le mariage citoyen.

Et le paradoxe se prolonge : au moment où le commun des mortels se marie de moins en moins, voilà qu’un couple royal opère un retour exceptionnel à un type d’union conjugale propre au bon peuple d’antan ! Il faut bien que la royauté se distingue – il lui faut un trône et non un tabouret, une couronne plutôt qu’une casquette, le mariage religieux en lieu et place de la cohabitation laïque ! Autrement, comment se ferait-elle reconnaître ? »

Donner tant d’attention à un événement royal n’est-il pas paradoxal à l’époque où le rôle des rois vise de plus en plus à inaugurer les chrysanthèmes ?

« En plus des peuples qui n’ont rien voulu savoir de notre mariage, il y a d’autres qui ont choisi de ne pas se laisser faire par aucun pouvoir dépassant l’autorité méritée par des individus ayant fait leurs preuves tels un chasseur expérimenté ou un vieux sage. Les Ashuar et les Yanomami de l’Amérique Latine ont fait le seul choix à leurs yeux authentique en matière de la systématisation du social. Ils seraient sidérés par un abaissement face aux fastes et frasques monarchiques occidentaux. Ils ne peuvent les considérer que comme aussi aliénants qu’avilissants.

Comment est-ce possible, se demanderont-ils, d’être si inconsciemment complice, si bêtement béat et si peu critique d’un système qui, loin d’être la solution aux problèmes cruciaux provoqués par la mondialisation, en est la cause principale ?

« A quoi peut bien servir d’avoir entrevu, perdu dans la foule, le salut de la main du couple en carrosse ? »

Passe encore que les Blancs grignotent les miettes de la main invisible qui les nourrit si mal, mais qu’ils se privent de ce qui en principe leur reviendrait de droit pour la gaver, dépasserait l’entendement de la plupart des Ashuars. « J’ai du mal à comprendre », enchaînerait un Yanomami, « comment des gens qui pourtant se disent et s’imaginent supérieurement civilisés, d’un côté en veulent à mort aux banquiers et leurs bonus exagérés, mais de l’autre acceptent de grand cœur que des stars et des personnalités royales, pour satisfaire leurs lubies de riches, dépensent un fric bête qu’ils n’ont nullement gagné à la sueur honnête de leur front, mais ont reçu de la collectivité tout en le détournant du bien commun ». Pour nos interviewés issus de peuplades « primitives », remplacer un mariage royal par son équivalent républicain paraîtrait du pareil au même. Attention, leur mentalité n’est pas utilitariste et leurs mœurs ne sont pas puritaines. Les peuples africains que j’ai connus de près savaient non seulement faire la fête et bien s’amuser ensemble, mais travaillaient expressément pour vivre et ne vivaient pas pour trimer. Néanmoins il ne leur serait jamais venu à l’esprit de rester serrés en rang des heures durant pour voir passer en un instant, à l’instar d’un coureur cycliste, un couple royal. Les seules activités communes qu’ils

appréciaient, les seuls mariages qu’ils trouvaient dignes d’être célébrés, étaient ceux où tout le monde était invité non pas à observer de loin, mais à participer de près. »

Faut-il définitivement classer cet événement dans la catégorie des spectacles à grand budget à objectif fédérateur ?

« Il faut avoir vécu dans des cultures « purement » orales pour se rendre compte à quel point le fait de privilégier le visible, écrit ou visuel, rend la modernité occidentale excentrique et étriquée.

Le choix fait déjà par les Grecs en faveur de l’œil au détriment de l’oreille atteint son paroxysme paradoxal de nos jours. Même l’anthropologue, plus observateur que participant, est tombé dans le piège qui fait que l’Autre doit s’exhiber en indigène au voyeur-touriste occidental. Pour l’Afrique ancestrale, ce mariage royal représente l’apogée du dualisme malsain entre exhibitionnisme et voyeurisme.

L’écoute rapproche, la vision éloigne. Au Sud, l’Autre parle, au Nord, Il se donne en spectacle. S’il fut un temps, même en Occident, où l’homme de la plèbe pouvait entrer en contact avec ses souverains, ce temps est désormais bien révolu. Il n’est plus question de toucher le corps des rois guérisseurs ou d’approcher de près des vedettes. De nos stars du monde profane (chanteurs pop, acteurs de cinéma, héros sportifs) à nos divinités surnaturelles (le Sacré-Cœur, les apparitions de la Vierge) en passant par leurs vicaires (le couple royal dans son carrosse, le pape dans sa papamobile, le chef d’Etat dans sa Mercedes blindée…), tous sont devenus des objets de (télé)vision et non plus des sujets en chair et en os. Aux « yeux » des acteurs d’une culture orale, nos processions pontificales, nos entrées joyeuses et autres mariages royaux ne peuvent donc que paraître au mieux excessivement ethnocentriques et au pire extrêmement équivoques.

A quoi ça peut bien servir d’avoir entrevu, perdu dans la foule, massée derrière des barrières Nadar et des policiers, le salut de la main du couple royal en carrosse ?

« Des fêtes

similaires avaient marqué la fin de la Seconde Guerre ou le couronnement d’Elizabeth »

Les canonistes d’antan doivent douter que la bénédiction papale puisse passer à travers le double vitrage blindé de la papamobile. A l’encontre de la parole des esprits, ce pur spectacle risque fort de ne rien changer ni à la vie privée ni à la mondialisation en cours – qu’il faudrait appeler « immondialisation ».

Il risque tout au plus de constituer une brève « distraction », au sens où l’entend Pascal, dont le caractère bêtement béat et peu critique contribue à renforcer notre complicité inconsciente avec un système-monde qui, loin d’être la solution à nos problèmes, en est la cause principale. »

Le phénomène identitaire obtenu est-il positif ou négatif ?

« Par le plus grand des hasards, je me suis retrouvé avec ma femme lors du mariage de Charles et Diana, mais loin de Londres, dans un quartier de ma ville natale. Les gens avaient contemplé l’événement à la TV et acheté des souvenirs kitsch, déjà « made in China ». Surtout, à l’insu presque de leur plein gré, ils allaient se réunir entre voisins pour des agapes conviviales et des beuveries communes, comme seuls les Anglais savent les écluser ! Je me suis souvenu des fêtes collectives similaires qui avaient marqué à de rares intervalles la fin de la Seconde Guerre ou le couronnement de la reine Elizabeth II en 1953. Elles permettent aux gens de confirmer, de raffermir ce minimum d’identité groupale, culturelle, sociétale – sans quoi ils ne seraient que monades, totalement isolées les unes des autres. Evidemment, même cet effet imprévu bénéfique pourrait être teinté par la perversité chauviniste, raciste d’un Nous (les Blancs, indigènes de souche) versus un Eux (les Noirs, les immigrés)… Mais il ne faut pas exagérer : on peut et même on doit s’identifier « pour » sans que cela aboutisse automatiquement à une exclusion agressive de l’autre… »

publié le 29 avril 2011 sur le site lesoir.be, merci Pascal Henrard pour le lien


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