stage d’écriture – jour 3/2

Imaginer un dialogue à partir d’une situation mise en place au préalable.

–       « Mais Jacqueline, qu’est-ce que vous faites là ? »

Surprise  par son réveil inattendu, j’essaye de retrouver l’usage de la parole. Mais mon rythme est inhabituel. J’ai l’impression que je dois mâcher quelques patates bouillies avant de prononcer un mot. Le résultat ne se fait pas attendre, aucun son audible ne sort de ma bouche… juste un vague gargouillis.

–       « Je ne vous ai jamais vu dans cet état ! »

Vicky Turtot remonte le drap sur le corps de son amant et enfile la chemise de coton qu’elle a ramassé à côté du lit. Mon cerveau refuse de se mettre en marche.

–       « Venez, je vais vous accompagner jusqu’à la porte. Laissez-moi le temps de prendre une douche et je vous rejoins au café. Ça va ? »

Toujours muette, je me laisse conduire docilement, partagée entre le ridicule de la situation, mon empressement à être montée chez ma jeune voisine et l’humiliation de voir mon vice découvert.

–       « Ça va mieux, on dirait ? » Vicky me surprend, une fois de plus, en me tapotant l’épaule tandis que j’évoque les soubresauts de la météo avec le serveur. Son homme de nuit l’accompagne. Délicatement, il dépose un baiser dans son cou avant de me saluer et de nous quitter. Vicky et moi nous installons à notre table favorite.

–       « Je suis vraiment désolée, » j’amorce, les yeux plongés dans le fond de ma tasse.

–       « Vous m’avez vue nue, ce n’est pas bien grave… »

–       « Je suis entrée chez vous sans votre autorisation… sans y être invitée ; »

–       « Ce n’est pas la fin du monde, cela m’intrigue plutôt ; je me demande vraiment ce que vous êtes venue faire… Me cambrioler ? »

–       « Oh mon Dieu, non. Comment pourrais-je ? Pourquoi ? Moi, voleuse ? »

–       « Quoi alors ? Je sais, vous vouliez voir Ludovic de plus près ? Je vous ai dit qu’il était très beau… »

–       « Mais Vicky, comment pouvez vous imaginer une chose pareille ? »

–       « Je vous taquine Jacqueline. Mais mettez-vous à ma place. C’est quand même troublant de se faire réveiller par sa voisine d’en face, femme de ménage dans l’hôtel coquin où elle demeure…. »

–       « Comment le savez-vous ? »

–       « Quoi, la vocation de votre immeuble ? Je fais comme vous, j’observe de ma fenêtre ! »

La fraîche Vicky débarquée au printemps pour préparer son concours d’école sage, espionne elle aussi. Je ne suis pas la seule, donc.

–       « Bien sûr que non, » répond-elle alors que je n’ai même pas réalisé avoir parlé tout haut, perdue dans mes conjonctures multiples.

–       « Personnellement, » reprend-elle, « j’adore regarder chez les autres. Je suis plus voyeuse qu’exhibitionniste. »

–       « Et vous ne vous sentez jamais mal à l’aise ? »

–       « Non »

–       « Vous n’avez ni remords ni culpabilité ? »

–       « Pourquoi faire ? »

–       « Moi qui vous pensait naïve et candide… Je vous découvre diabolique… »

–       « N’exagérons rien non plus, » rétorque-t-elle en éclatant de rire, « Je ne fais pas de l’espionnage industriel non plus »

–       « Presque. Disons que vous avez plein d’argent à investir. Vous volez notre idée de maison pour en faire une… identique, juste en face. Vous êtes jeune et belle, vos clients seront des ils d’émirs richissimes, ils vous offriront un pont d’or pour que… »

–       « Attendez Jacqueline, vous vous faites un film là. Vous vous racontez des histoires, non ? »

–       « Oui, vous avez raison. C’est un de mes problèmes. Je vis dans un monde parallèle beaucoup plus amusant que le mien… Souvent je me mets à y croire. J’aimerais qu’il soit ma réalité. »

–       « Ce matin… c’était ça ? »

–       « Oui. Ce matin, c’était ça. J,ai cru qu’il vous était arrivé quelque chose quand vous ne vous êtes pas présentée au café comme d’habitude. Et puis, cette histoire de lumière… »

–       « Quelle histoire de lumière ? »

–       « Normalement, quand vous travaillez, vous êtes dans votre cuisine. Ce matin, c’est votre chambre qui était allumée… »

–       « J’aime regarder le corps de mon amant. C’est beau un homme qui fait l’amour, non ? «

–       « Non »

Elle ne répond pas, perdue dans le souvenir de sa nuit.

–       « Enfin, ceux qui fréquentent notre maison le sont rarement » j’ajoute un ton plus bas.

–       « Mais vous, Jacqueline, vos hommes à vous ? »

–       « Ne vous moquez pas Vicky. La méchanceté ne vous va pas. »

–       « Pourquoi dites-vous cela ? »

–       « … Ayez pitié, n’insistez pas. Je suis laide, je le sais, vous le savez… »

–       « Vous êtes maigre, pas laide Jacqueline ; juste maigre »

Que répondre à l’insolence de sa jeunesse ? Le silence se glisse entre nous. Vicky a touché ma faille la plus sensible. Je suis blessée même si j’ai envie qu’elle ait raison. Elle pose sa main sur la mienne…

–       « Je sais que vous avez eu peur pour moi, » glisse-t-elle de sa voix sourire. « Ça me touche beaucoup. Ma propre mère n’aurait jamais noté un détail aussi subtil. Vous êtes tellement gentille Jacqueline. Ça me fait de la peine que personne ne s’en soit jamais rendu compte. »

Les sanglots qui me submergent, me prennent de court. Je ne suis bientôt que larmes, reniflements, tressautements d’épaule, gémissements mal camouflés. Vicky vient de m’offrir mon premier compliment. J’aurais 62 ans… demain.

A suivre….

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